SCÈNE VI. — Les Memes, Marion, Laffemas
LAFFEMAS, au fond du théâtre, bas à Marion.
Silence ! nous y sommes !
Le voici !
MARION, apercevant Didier.
LAFFEMAS
Tout est prêt.
Une voiture est là.
Montrant les sentinelles.
J’ai gagné ces deux hommes.
Posant le paquet à terre.
Ci, les déguisements.
Désignant les prisonniers.
Les voulez- vous tous deux ?
MARION
Oui.
LAFFEMAS, ricanant d’un air goguenard.
Tous les deux?
MARION
Tu mens.
Misérable !
A part.
A jamais me voilà retombée!
LAFFEMAS, lui montrant la brèche.
Vous sortirez par là tous à la dérobée.
On peut de Beaugency fuir sans être aperçu.
A part, en se retirant.
Me voilà compromis pourtant ! — Si j’avais su ! . . .
Revenant sur ses pas.
Il est huit heures.
MARION
Bien.
LAFFEMAS, à part.
Ah ! la maudite affaire !
A Marion.
Pas de bruit.
A part.
Je voudrais être encore à le faire.
Ce sera négligence !... — Il faut se hasarder.
Au diable! Elle serait femme à me poignarder!
Revenant encore à Marion.
Richelieu va venir voir comme on exécute Ses ordres. Gardez-vous de perdre une minute !
Le canon tirera pour sa venue, et si Vous êtes encor là, tout est perdu!
MARION
Merci.
LAFFEMAS s’éloigne, puis revient d’un air caressant. Vous ne m’embrassez pas pour ma tête risquée?
MARION, reculant avec dégoût, à part.
Sa lèvre est un fer rouge et m’a toute marquée. Repoussant Laffemas qui s’approche toujours.
Non! non! — Devant Didier!...
LAFFEMAS, la saisissant par la taille.
Mais on se dit adieu.
MARION, s’arrachant de ses bras.
Vous êtes donc un homme à ne pas croire en Dieu !
LAFFEMAS, saluant.
Comme il vous plaira! —
Se rapprochant de son oreille.
Mais, au point où vous en êtes,
Me ménager serait plus prudent.
MARION, brisée et d’une voix éteinte.
Allons, faites!
Laffemas la saisit dans ses bras et l’embrasse. Au bruit du baiser Didier se réveille, se retourne, prend la lanterne sourde à terre, la dirige sur les visages de Marion et de Laffemas, et tous trois restent quelques instants immobiles et comme pétrifiés. Enfin Didier éclate d’un rire horrible.
Ha!... — C’est bien Marion de Lorme, que je croi!
MARION, s’arrachant des bras de Laffemas.
Anges du jugement! prenez pitié de moi!
Elle vient tomber à genoux sur le devant du théâtre.
DIDIER
La place est bien choisie, — et l’homme aussi, madame!
MARION, se relevant, égarée.
Didier, fuyez!... — Didier, j’en jure sur mon âme, —
C’était pour vous sauver, vous arracher d’ici,
• — Fuyez vite !
cet infâme !
Pour fléchir ce bourreau ! pour vous sauver !
DIDIER
Merci !
Donc, je suis bien ingrat! — - Comment! je vous tourmente,
Tandis que c’est pour moi, chaste et fidèle amante,
Qu’à ce juge, qui vient torturer et tuer,
Vous avez la bonté de vous prostituer !
Pardon, je suis de trop. Je gène, j’importune...
Madame et le bourreau sont en bonne fortune !
Montrant la lampe.
Eteindrai-je ceci? — Dites-moi seulement,
Si c’est la fin, madame, ou le commencement.
MARION, se tordant les bras.
Ah!...
DIDIER, à Laffemas interdit.
Vous, craignez-vous pas qu’à peu de chose il tienne Que je n’accouple ici votre tête à la mienne? —
Je vous fais grâce! — Allez, monsieur, faites des lois,
Et jugez! — Que m’importe, à moi, que le faux poids
Qui fait toujours pencher votre balance infâme
Soit la tête d’un homme ou l’honneur d’une femme?
A Marion.
Allez avec lui, vous!
MARION
brise ^
Oh ! ne me traitez pas ainsi !...
DIDIER
honte ,
J’aurais pu, — pour ma perte, aussi, moi, naître femme j J’aurais pu, — comme une autre, — être vile, être infâme; Faire
Vendre a tout prix l’amour; vendre
Me donner pour de l’or; faire au premier venu
Un amour a son gré naïf, tendre, ingénu,
Pour y dormir une heure, offre de mon sein nu...
DIDIER
... Plutôt qu’être à ce point perfide, ingrate et fausse J’eusse aimé mieux creuser de mes ongles ma fosse !
Oh ! je la creuserai !
MARION
DIDIER
Pourquoi donc? qui vous tient?
Vous êtes belle encore, —
Montrant Laffemas.
Et vous voyez qu’on vient !
MARION
Chaque mot qu’il me dit me déchire et me brûle!
DIDIER, avec un rire amer.
Que je fus insensé, stupide et ridicule!
Oh! que vous ririez bien si vous pouviez vous voir
Comme vous fit mon cœur, cet étrange miroir!
Que vous avez bien fait de le briser, madame!
Vous étiez là candide, et pure, et chaste... O femme!
ardent
Que t’avait fait cet homme, au cœur profond et doux, Et qui t’a si longtemps aimée à deux genoux?
Ici deux versions; nous les publions en observant la disposition du manuscrit :
MARION
Grâce !
Didier, à Laffemas.
Car je l’aimais , monsieur. Oui j’aimais celle Que vous voyez ici, la même, c’est bien elle. Moi, — vous,
Montrant Saverny endormi qui se retourne en soupirant.
Lui. — Seulement ici, nous sommes trois !
MARION
Que ne suis-je rouée, et morte, et mise en croix!
SAVERNY, en dormant.
Marion! Marion! Venez, ma toute belle!
Un seul baiser!
DIDIER , à Marion.
Je crois que quelqu’un vous appelle. Promenant tour à tour les yeux de Laffemas à Saverny et les ramenant sur lui.
A ce qu’il me parait, nous sommes ici trois... MARION.
Que ne suis-je rouée, et morte, et mise en croix !
DIDIER, tirant le portrait de son sein.
A propos, à cette heure il convient de vous rendre Ce bijou, d’amour pur gage fidèle et tendre.
11 lui présente le portrait.
Dieu !
MARION, se détournant avec un cri.
DIDIER, la poursuivant du portrait.
Ne l’avez-vous pas pour moi fait peindre exprès?
Il rit et jette le médaillon à terre.
MARION
Quelqu'un, par charité, me tuera-t-il après?
L’heure passe.
LAFFEMAS
MARION
Ah! le temps marche, et l’instant s’envole!