‹ Marion de Lorme. Le roi s'amuse. Lucrèce BorgiaChapitre 226 sur 305 · S’AMUSE · texte numérisé non relu

S’AMUSE

le petit bout de rôle du gentilhomme de la reine et qui assistait à la première de 1882. Il écrivit à Febvre :

Mon cher Febvre,

A cinquante ans de distance je retrouve la même impression. C’est encore Saltabadil et sa galante sœur qui ont eu les honneurs de la soirée; et cependant quoi de plus curieux que la divergence de conception de ce rôle de Saltabadil interprété par Beauvallet et repris par vous, mon cher enfant. Beauvallet jouait sinistre avec des allures de Croquemitaine et vous, vous avez établi une sorte de bandit gentilhomme très personnel. Samary a été charmante dans Maguelonne.

Bravo à tous deux, et toujours heureux de vos succès.

Votre vieux camarade,

Regnier.

En somme, la représentation fut fort belle et eut un profond retentissement.

Victor Hugo s’empressa d’aller complimenter les artistes; au moment de sortir par la porte de l’administration, il se trouva en face d’une foule considérable qui l’acclama; il monta dans un fiacre qui dut être dégagé par les agents , aux cris prolongés de : Vive Victor Hugo!

Le 18 décembre, à l’occasion de la seconde représentation et du cinquantenaire du Roi s’amuse, Victor Hugo offrait un dîner à la presse et aux artistes , à l’hôtel Continental. Il avait à sa droite M“'° Bartet et à sa gauche Émile Perrin. Il y avait 160 convives; tous les artistes et des journalistes appartenant aux divers partis; Henri Rochefort, Auguste Vitu, Edmond About, Jules Claretie , Théodore de Banville, Albert Wolff, Louis Ulbach,CatulleMendès, Émile Blémont, Pierre Véron, Gustave Rivet, etc., et naturellement Edouard Lockroy et Georges Hugo, et les deux amis fidèles, Paul Mcuricc et Auguste Vacquerie.

Victor Hugo était très ému ; cette seule phrase prononcée avec tout son coeur,

HISTORIQUE DU KOI S’AMUSE

lui sembla supérieure à tous les discours :

Je ne dirai qu’un mot. Je vous remercie tous. Tous, je vous remercie profondément.

Emile Perrin répondit. Jules Claretie parla au nom de la presse. D’un toast chaleureux et éloquent nous extrayons ce passage :

Je bois, au nom de la presse, qui a ses fièvres mais ses respects, a l’éternelle poésie qui survit aux passions et aux polémiques. Je bois au génie des lettres qui est la gloire de la patrie. Je bois à Victor Hugo, le seul homme au monde qui puisse réunir comme une famille les convives qui sont ici.

Auguste Vacquerie porta la santé des artistes, et Got lui répondit.

Gustave Rivet avait écrit pour la circonstance une pièce de vers d’une inspiration noble et élevée.

Le Roi s'amuse fut le grand événement théâtral de la saison. Ceux qui n’avaient pas été parmi les privilégiés de la première recherchaient à prix d’or des places pour les représentations suivantes; le drame eut une belle carrière, et si les royalistes reprochaient encore à l’auteur d’avoir trop mis en lumière les galanteries de François Ie' au détriment de ses beaux faits d’armes , le public applaudissait les grandes scènes émouvantes et fêtait le poète.

La plupart des drames de Victor Hugo avaient été repris depuis la chute de l’empire : Héritant, Ruy Bios, Marion de

Lorme, Marie Tudor, Lucrèce Borgia et , enfin , le Roi s’amuse.

Autrefois, un demi-siècle auparavant, quelles rudes batailles! Les camps littéraires étaient bien tranchés, les armées étaient nombreuses, bien disciplinées ; on se jetait volontiers dans la mêlée, fut-on académicien. Sans doute, on défendait surtout des idées, mais la politique intervenait avec ses tracasseries et ses persécutions. Le gouvernement avait ses auteurs favoris comme il avait ses chambellans. Il avait une façon d’encourager l’art en supprimant la liberté. La censure prenait sous sa protection , à sa manière, l’histoire de France. On se querellait autant dans les théâtres que dans les assemblées politiques.

La génération nouvelle ne parvenait pas à comprendre l’hostilité que ces drames avaient soulevée. Si elle s’expliquait difficilement les susceptibilités excessives des ministres de la monarchie, elle se refusait à souscrire aux vieux reproches d’immoralité; les motifs qui avaient été invoqués jadis pour mutiler une scène ou supprimer certains vers lui échappaient; les protestations anciennes surprenaient et déconcertaient un public devenu plus libéral, dégagé de tout esprit de coterie, affranchi des rites de petites églises et rebelle aux arrêts de quelques pontifes; et les œuvres se déroulaient, entières, dans toute leur puissance et dans toute leur gloire, consacrées, fêtées, acclamées.

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