‹ Marion de LormeChapitre 207 sur 209 · SCÈNE YI · texte numérisé non relu

SCÈNE YI

DON RUY GOMEZ, DONA SOL yoilée; DON CARLOS, suite

DON CARLOS

D'où vient donc aujourd'hui, Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée? Parles saints! je croyais ta dague plus rouilléo; Et je no savais pas qu'elle eût hâte à ce point, Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !

Don Rny Goniez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux. C'est s'y prendre un peu tard pour faire le jeune homme! Avons-nous dos turbans? serait-ce qu'on me nomme Mahom ou Boabdil, et non Carlos, répond! Pour nous baisser la horse et nous lever le pont?

DON R U Y GOMEZ, s'inclinaut.

Seigneur...

DON CARLOS, à ses gentilshommes.

Prenez les clefs, saisissez-vous des portes! Deux officiers sortent. Plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle. Don Carlos se tourne vers le duc.

Ah! vous réveillez donc les rébellions mortes I Pardieu! si vous prenez de ces airs avec moi, Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi, Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries, Dans leurs nids crénelés tuer les seigneuries I don ruy GOmez, se redressant.

Altesse, les Silva sont loyaux...

DON CARLOS, dont la colère éclate, Sans détours, Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours! De l'incendie éteint il reste une étincelle, Des bandits morls il reste un chef. — Qui le recèle? C'est toi ! — Ce Hernani, rebelle, empoisonneur, ■ Ici, dans ton château, tu le caches!

DON RUÏ GOMEZ.

Seigneur, C'est vrai.

DON CARLOS

Fort bien. Je veux sa tête ou bien la tienne, Entends-tu, mon cousin ?

DON RUY GOMEZ, s'incliuant.

Mais qu'à cela ne tienne !

Vous serez satisfait.

Doua Sol caclie sa tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil

DON CARLOS, radouci.

Ah! tu t'amendes! — Va Chercher mon prisonnier !

Le duc croise les bras, baisse la tête et reste un instant rêveur. Le roi et doiia Sol l'observent en silence et agités d'émotions contraires. Enfin le duc relève son front va au roi, lui prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite du spectateur.

DON RUT GOMEZ, montrant au roi le vieux portrait.

Écoutez ! — Des Silva Ces* l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme, Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome !

Mouvement d'impatience de don Carlos.

A un autre portrait.

Voici Ruy Gomez de Silva, Grand maître de Saint-Jacque et de Calatrava. Son armure géante irait mal à nos tailles ; Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles, Conquit au roi Motril, Antequera, Suez, Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez !

Il s'incline, se découvre et passe à un autre. — Le roi l'écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes. Près de lui, Juan, son fils, cher aux âmes loyales. Sa main pour un serment valait les mains royales.

A un autre.

— Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l'honneur! Toute noble maison tient à Silva, seigneur. Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse. Manrique nous envie et Lara nous jalouse. Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois

Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !

— Vasquez qui soixante ans garda la foi jurée.

G-este d'impatience du roi.

J'en passe, et des meilleurs. — Cette tête sacrée, C'est mon père. Il fut grand, quoiqu'il vînt le dernier. Les Maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron, son ami. Mais mon père Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre; Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron Qu'à sa suite il traîna, jurant par son patron De ne point reculer que le comte de pierre Ne tournât front lui-même et n'allât en arrière. Il combattit, puis vint au comte et le sauva.

DON CARLOS, hors de lui.

Mon prisonnier!

DONRUYGOMEZ.

C'était un Gomez de Silva!

Voilà donc ce qu'on dit quand dans cette demeure On voit tous ces héros.

DON CARLOS, frappant du pied.

Mon prisonnier sur l'heure !

DON RUY GOMEZ

Il s'incline profondément devant le roi, lui prend la main et le mène devant ledernie" portrait, celui qui sert de porte à la cachette où il a fait entrer Hernani. Dona Soi le suit des yeux avec anxiété.

Ge portrait, c'est le mien. — Roi don Carlos, merci 1 Car vous voulez qu on dise eu le voyant ici : « Ce dernier, digne fils d'une race si haute, Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! » Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère, puis reste quelques instants silencieuz, les lèvres tremblantes et l'œil enflammé. DON CARLOS.

Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas.

DON RUY G O M K Z

Car vous me la paieriez, altesse, n'est-ce pas ?

DON CARLO u.

Duc, j'en ferai raser les tours pour l&nt d'audacs, Et je ferai semer du chanvre sur la place !

DON RUY GOIU HZ.

Mieux; voir croître du chanvre où m» tour s'éleva Qu'une tache ronger le vieux nom d'j Silva. Aux portraits.

N'est-il pas vrai, vous tous ?

DON CARLOS

Duc! cette tête est nôtre, Et lu m'avais promis...

DON RUY GOMKZ.

J'ai promis l'une ou l'autre.

Se découvrant.

Je donne celle-ci. Prenez-la.

DON CARLOS

Ma bonté Est à boutl livre-moi cet homme.

DON RUY GOMEZ

En vérité J'ai dit.

DON CARLOS, à sa suite.

Fouillez partout ! et qu'il ne soit point d'aile, De cave, ni de tour...

DON RUY GOMEZ

Mon donjon est fidèle Comme moi. Seul il sait le secret avec moi. Nous le garderons bien tous deux I

Je suis le roi

DON RUT GOMKZ.

A. moins de démolir le château pierre à pierre, D'assassiner le maître, on n'aura rien.

DON CARLOS

Prière, Menace, tout est vain? — Livre-moi ie bandit, Duc, ou tête et château, j'abattrai tout.

DON RUï GOMEZ.

J'ai dit.

DON CARLOS

Eh bien donc! au lieu d'une, alors j'aurai deux têtes.

Au duc d'Àlcala.

Jorge, arrêtez le duc !

— Le reste conformo à l'édition actuelle. —

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