‹ Marion de LormeChapitre 90 sur 209 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

LE GEOLIER

Monseigneur, quelle idée est la vôtre!

Votre oncle fait cela pour vous, non pour un autre.

SAVERNY

Est-ce dit? en ce cas, préparez deux linceuls.

Il tourne le dos au geôlier, qui sort étonné. Entre un greffier.

Bon! — on ne pourra pas rester un instant seuls !

LE GREFFIER, saluant les prisonniers.

Messieurs, un conseiller du roi près la grand'chambre Va venir.

Il salue de nouveau et sort.

SAVERNY

Bien. —

En riant.

Avoir vingt ans, être en septembre, Et ne pas voir octobre! — est-ce pas ennuyeux?

DIDIER, tenant le portrait à la main, immobile sur le devant du théâtre, et comme absorbé dans une contemplation profonde.

Viens, viens. Regarde-moi. Bien, tes yeux sur mes yeux. Ainsi ! — Comme elle est belle!— et quelle grâce étrange! Dirait-on une femme? Oh! non, c'est un front d'ange ! Dieu lui-même, en douant ce regard de candeur, S'il y mit plus de flamme, y mit plus de pudeur. Cette bouche d'enfant, qu'entr'ouvre un doux caprice, Palpite d'innocence!

Jetant par terre le portrait avec violence.

Oh! pourquoi ma nourrice, Au lieu de recueillir le pauvre enfant trouvé, M'a-t-elle pas brisé le front sur le pavé ! Qu'est-ce que j'avais fait à ma mère pour naître? Pourquoi dansson malheur,— dans son crime peut-être,—

En m'exilant du sein qui dut me réchauffer, Fut-elle pas ma mère assez pour m'étouffer!

SAVERNY, revenant du fond du préau.

Regardez, mon ami, comme cette hirondelle Vole bas! Il pleuvra ce soir.

DIDIER, sans l'entendre.

Chose infidèle Et folle qu'une femme! être inconstant, amer, Orageux et profond comme l'eau de la mer ! Hélas! à cette mer j'avais livré ma voile, Je n'avais dans mon ciel rien qu'une seule étoile. J'allais, j'ai fait naufrage, et j'aborde au tombeau! Pourtant, j'étais né bon, l'avenir m'était beau ; J'avais peut-être même une céleste flamme, — Un esprit dans le cœur!... — 0 malheureuse femme ! Oh! n'as-tu pas frémi de me mentir ainsi, Moi qui laissais aller mon âme à ta merci !

SAVERNY

C'est encor Marion ! — Vous avez vos idées Là-dessus.

DIDIER, sans l'écouter, ramassant le portrait, et y fixant les yeux.

Quoi ! parmi les choses dégradées Il faut te rejeter, femme qui m'as trompé! Démon, d'une aile d'ange aux yeux enveloppé!

Il remet le portrait sur son cœur.

Reviens là, c'est ta place! —

Se rapprochant de Saverny.

Un bizarre prodige !

Ce portrait est vivant. — Il est vivant, te dis-je! — Tandis que tu dormais, — en silence et sans bruit, Écoute, il m'a rongé le cœur toute la nuit!

Page 1