LE CARNAVAL. - LA PARTIE D’ÉCARTÈ
A partir de ce jour-là, elle ne consentit plus à rouvrir son piano devant René, quoi qu’il l’en priât. Elle ne fit d’ailleurs aucune allusion à leur entretien, mais il comprit qu’il l’avait blessée, et il en ressentit tout à la fois et du regret et de la colère. « C’est vrai que » j’ai eu tort, se dit-il ; mais ne prend-elle pas aussi » les choses trop au tragique ? Cela vaut bien la peine, » pour une plaisanterie inolîensive, de garder des airs » si profondément indignés. Je n’aurais pas soupçonné » chez elle tant de susceptibilité et de rancune. Voilà » des défauts dont il faudra pourtant qu’elle se cor- » rige. »
Croyant avoir à se plaindre à son tour, René ne chercha donc pas, comme il aurait dû le faire, à détruire les fâcheuses impressions qu’avaitconçues Mariquita. En cédant aux suggestions d’un mauvais con-
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seiller, l’amour-propre, il se ilatlait de l’idée qu’il soumetlait celle qui devait être sa femme à une épreuve utile. « 11 faut, pensait-il, qu’elle s’habitue d’avance à » mon caractère. Je ne la trompe point. C’est un ser- » vice que je lui rends à me montrer tout de suite tel » que je suis, tel que je resterai. Au moins elle ne se » fera pas de ces illusions dont la perte amène des mé- » comptes et gâte tant de ménages. » Il ne songeait pas qu’il élargissait ainsi la distance qui les séparait.
Il ne faudrait pas supposer cependant que tous les jours fussent mauvais. Les bons instincts de René, quoique trop souvent effacés, reparaissaient par intervalles, et Mariquita se reprenait à l’espérance. C’est ainsi qu’une fois elle eut une de ces joies vives, devenues trop rares. « Savez-vous, » lui dit René, qui depuis une demi-heure n’avait parlé que de sujets indifférents , « savez-vous ce qui m’est arrivé cette » semaine? Il y a cinq jours, j’étais tranquillement » assis dans ma chambre. On frappe, et je vois entrer » une bonne femme habillée comme les villageoises de » mon pays, suivie d’une jeune fille de dix-scpt à dix— » huit ans, fort jolie, ma foi. Du premier coup d’œil » je reconnus la paysanne, que je n’avais pas vue » cependant depuis plusieurs années, et je l’embrassai » de tout mon cœur, je vous assure. C’était la vieille