‹ Mariquita Louis JoubertChapitre 9 sur 25 · I.A DILIGENCE · texte numérisé non relu

I.A DILIGENCE

les paroles. « Voyez-vous, continua-t-il, ce soleil qui » se lève n’aura pas éclairé un homme plus joyeux que » moi. Oli! que de bonheur je vous dois! Pourrai-je » jamais vous aimer assez pour vous témoigner toute » ma reconnaissance ? »

Mariquita se recueillit, et pendant quelques instants llené vit se remuer ses lèvres. Quand elle fut sortie de sa méditation : « Vous venez de prier? lui demanda-t-il. » — Oui ; ne priez-vous pas aussi chaque matin ? » Il hésita, et avec une sorte d’effort: « Je vous estime » trop pour dissimuler avec vous. J’ai perdu, je le » confesse, les habitudes de mon enfance. Oh ! ne » soyez pas trop surprise, Mariquita. Vous ne savez » pas, vous ne pouvez savoir ce que c’est que de vivre » à Paris, dans les sociétés où j’ai vécu. Et puis, s’il » faut tout vous dire, en France les pratiques de dévo- » lion sont surtout laissées aux femmes ; les hommes » ne prient guère. — Je veux compter pourtant que » vous prierez avec moi. Il doit être si doux, pour » deux époux, d’avoir les mômes espérances , les » mômes consolations. J’essaierai de vous convertir, » René ; je vous en préviens. — Et vous y parviendrez » peut-être sans trop de peine, s’écria-t-il. Tout à » l’heure, quand je vous regardais, vous me rappeliez » ma mère, lorsqu’elle priait ; vous aviez de son air.

LA DILIGENCE

» Tenez, j’ai toujours gardé sur moi, en mémoire » d’elle, quelque chose qu’elle m’a donné quand je » n’avais que six ans. Je ne suis pas un dévot; mais » voyez si je n’ai pas le culte des souvenirs. »

Il tira de sa poitrine un chapelet qu’il présenta à Mariquita : « Quand ma mère le déroulait entre ses » doigts, ces grains de corail me semblaient si beaux, » que je demandais toujours à le regarder. Ma mère » me promit que si j’étais sage elle me le donnerait; et » un jour, comme elle avait été contente de moi depuis » quelques semaines, le chapélet fut en effet ma » récompense. Je m’étais toujours promis de le con- » server ; mais je ne le perds pas en le donnant à ma » femme. Gardez-le, je vous én prie, Mariquita; je » vous offre là ce que j’ai de plus cher: que ce soit » mon cadeau de fiançailles. — Merci, René, dit » Mariquita, mille fois merci : je l’accepte. Vous ne » pouviez me faire aucun présent qui me fût plus » précieux. Il ne me quittera plus. » Elle le passa à son cou et baisa la petite croix d’or. « Tout à l’heure, » j’ai déjà prié pour nous deux, dit-elle ; mais il me » semble que je prierai avec plus de ferveur encore » quand je tiendrai le chapelet qui servit à votre mère.»

Le reste du voyage leur parut court : pouvait-il en être autrement? Ils étaient à ces premiers beaux jours

LA DILIGENCE

de l’année dont l’influence est si pénétrante, et qui semblent pleins de concerts et de parfums. Les champs en fleur leur envoyaient par les portières ouvertes les suaves odeurs d’avril ; les oiseaux faisaient de toutes parts entendre à leurs oreilles de joyeux gazouillements. Pour goûter pleinement le charme des objets extérieurs, rien ne manquait à René et à Mariquita: tout était fête et saison nouvelle dans leurs cœurs comme dans la nature. O printemps, jeunesse de l’année ! ô jeunesse, printemps de la vie ! a dit un poète italien. Ils jouissaient, l’un et l’autre, de ce double printemps, de cette double jeunesse. Leur affection était pure ; ils pouvaient s’y livrer sans remords. Oh ! que n’est-il donné à l’homme de fixer ces heures fugitives où la fraîcheur et la vivacité des premières émotions n’ont rien d’égal que leur innocence et leur sincérité! Qui que vous soyez, ô vous qui avez pu compter quelques-uns de ces jours-là, dites si vous en avez vécu de plus heureux? Instants trop tôt passés! Mais ceux qui les ont connus s’en souviennent encore au déclin même de la vie ; et ce souvenir du matin suffit pour éclairer comme d’un dernier rayon le soir de l’existence.

PARIS

En arrivant à Paris, René maudit intérieurement la vitesse des chevaux ; car, au terme du voyage, il devait s’éloigner de Mariquita: elle l’avait ainsi voulu. Il avait d’abord espéré qu’elle lui permettrait de vivre dans son voisinage ; mais si elle s’était laissée surprendre pendant la route par les premiers enchantements d’une affection partagée, sa sévère raison reprit bientôt le dessus : elle exigea de René qu’il retournât s’établir non loin de l’Ecole de Médecine, au centre des études, tandis qu’elle-même habiterait un autre quartier. « Il le faut pour vous et pour moi , lui dit— » elle. Nous avons besoin de nous occuper sérieusc- » ment chacun de notre côté. Vous n’avez pas encore » acquis le droit de me servir de protecteur aux yeux

PARIS

» du monde. D’ailleurs il est bon que, seul avec vous- » môme, vous puissiez vous rendre compte à loisir de » vos sentiments réels. Quand je serai votre femme, si » je dois l’ôtrc, vous me saurez gré de ce que vous » appelez aujourd’hui mes rigueurs. » Tout ce que le jeune homme put obtenir, c’est que chaque dimanche elle recevrait sa visite.

A peine descendus de voiture, ils se mirent en quôte d’un logement pour Mariquita. Tout près de la cour des messageries , dans la rue Notre-Dame-des- Victoires, au quatrième étage d’une maison bien habitée, ils trouvèrent à louer deux petites chambres, simplement meublées, mais très-propres. On fit marché, à des conditions raisonnables, avec la maîtresse d’un hôtel voisin pour que les repas fussent apportés tous les jours. René aida Mariquita à s’installer dans son magnifique appartement, comme elle disait en riant; et il prit ensuite, non sans regret, le chemin du quartier latin. Il lui en coûta plus maintenant de passer la Seine qu’il ne lui en avait coûté jadis de traverser l’Océan.

Restée seule, Mariquita se mit à réfléchir sur ce qu’elle allait faire le lendemain. Il ne suflit pas de vouloir travailler, il faut trouver du travail. N’étant recommandée par personne, comment pourrait-elle

PARIS

se procurer des leçons? Elle se coucha, l’esprit en proie à de tristes préoccupations ; mais elle était si fatiguée, qu’elle ne tarda pas à s’endormir profondément, et elle ne se réveilla qu’assez tard dans la matinée. On lui apporta son modeste déjeuner ; et quand elle l’eut pris, elle songea pour la première fois que si elle voulait disposer utilement de son temps, une femme de journée lui serait nécessaire pour lui épargner le gros de la besogne du ménage. La maîtresse d’hôtel qu’elle avait vue la veille lui avait paru d’un caractère serviable: elle alla la trouver. Celle-ci promit de lui envoyer le jour môme la femme dont elle avait besoin. Encouragée par son air de bienveillance, Mariquita se hasarda à lui demander comment il fallait s’y prendre pour arriver à donner des leçons, et en quelques mots elle lui fit part de son embarras. Après l’avoir écoutée attentivement : « J’ai » peut-être votre affaire, dit l’obligeante maîtresse » d’hôtel. Vous vous proposez d’enseigner l’espagnol » et la musique : cela se rencontre à merveille. Il y a » justement chez moi, depuis huit jours, une dame » venue de votre pays. Sa fille, qu’elle a mise hier en » pension, ne parle encore que l’espagnol; et j’cnten- » dais la mère s’inquiéter comment, en attendant » qu’elle sût le français, elle prendrait ses leçons de

l’ARlS.

» musique. Je vais trouver cette daine, et je suis à » vous dans une minute. »

Quelques instants après, elle revint: «Suivez-moi», lui dit-elle, et elle la fit monter dans la chambre qu’occupait l’étrangère. La Chilienne, car c’en était une en effet, accueillit gracieusement Mariquita, à titre d’abord de compatriote ; les manières et le langage de la jeune tille achevèrent de la charmer. « Si vous

» le voulez bien, Mademoiselle, nous essaierons pen-

» dant un mois. Dès demain vous pourrez commencer; » mais aujourd’hui même je veux vous faire voir votre » élève et vous présenter à la maîtresse d’institution, » en la priant de vous recevoir dans sa maison. » Mariquita avait craint qu’en allant solliciter des leçons elle n’eût à subir, en sa qualité d’inconnue, des interrogatoires soupçonneux, des refus humiliants ; car il est difficile de se faire admettre quelque part, si l’on n’est pourvu de protecteurs et d’appuis. Et voilà qu’un heureux hasard, ou plutôt, pour parler chrétiennement comme elle, la Providence l’affranchissait de ces pénibles épreuves. Elle remercia Dieu, dont le doigt se manifestait dans celte rencontre, et rentra chez elle, pleine de confiance. Le lendemain, elle parcourut joyeusement à pied la distance qui la séparait de la maison où elle allait débuter dans sa profession.

PARIS

L’élève était intelligente, la maîtresse pleine de zèle; dès la première leçon elles se plurent mutuellement. La mère put bientôt constater les progrès de sa fille ; et, disons-le tout de suite, ce premier succès en amena d’autres. De nouvelles élèves se présentèrent ; et Mariquita ne tarda pas à se voir une clientèle qui suffisait, et bien au-delà, à tous ses besoins. Au bout de quelques semaines, elle put se croire une existence désormais assurée.

Pendant ce temps, que faisait René? Redevenu citoyen du pays latin, il avait loué, rue Saint- Hyacinthe-Saint-Michel, une de ces petites chambres comme on en comptait alors un si grand nombre à l’usage des étudiants. Ceux de nos lecteurs qui ne connaissent que le Paris tout moderne et transformé à vue d’œil, ne peuvent se faire une idée de ces vieux quartiers, dont la vénérable Sorbonne était le centre, habités pendant dix mois de l’année par une population venue des quatre coins de l’horizon, studieuse et dissipée tout à. la fois, avide de bruit et d’émotions de toute espèce. C’était un monde à part, une ville à part, dans le monde de la grande ville. Là s’épanouissaient librement, dans leur domaine incontesté, les futurs avocats, les médecins à venir. Tout y semblait créé exprès pour eux, pour leurs besoins, pour

PARIS

leurs plaisirs. Le marleau (les édiles est venu bouleverser tout cela : il a fait tomber les antiques maisons, il a ouvert dé larges trouées à travers ces rues étroites et tortueuses ; mais du môme coup il en a dispersé les hôtes ; avec l’aspect de ces lieux il en a changé le caractère. Que la génération nouvelle admire, tant qu’elle le voudra, ces splendides mais uniformes boulevards, par lesquels le Paris industriel et commercial, d’usurpations en usurpations, arrive à envahir une région qui jadis n’était pas la sienne. Pour moi, qui suis d’un autre temps, je ne peux m’empêcher, je l’avoue, de regretter le pays latin que j’ai connu.

Quelques années plus tôt, cette physionomie particulière des lieux qu’il habitait avait charmé René. Il n’en était plus de même aujourd’hui. Ses regards, ses vœux se portaient ailleurs. Plus d’une fois, saisi d’un violent désir de revoir Mariquita, il descendit jusqu’à la Seine : comme ces âmes en peine dont parle Virgile, il portait un œil d’envie sur la rive opposée ; mais au moment de franchir le fleuve, l’idée de manquer à sa promesse et de déplaire ainsi à Mariquita l’arrêtait tout court. Si lentement que s’écoule le temps, il passe pourtant. Le dimanche arriva, le dimanche si impatiemment attendu. René n’avait la permission de pénétrer chez Mariquita qu’à onze

PARIS

heures. En entrant dans la rue Notre-Dame-des- Victoires, il regarda à sa montre; il s’aperçut avec surprise qu’il s’en fallait de trois grands quarts d’heure que le moment fût venu. Il se promenade long en large, comptant les minutes, et tenté de s’imaginer que toutes les horloges étaient en retard. Enfin le premier coup se fil entendre; mais le dernier n’était pas encore sonné, que René frappait déjà à la porte de Mariquila. Je ne sais s’il attendit la réponse ; mais il se trouva tout de suite en présence de la jeune fille, dont il serra la main avec une exclamation de joie :

« En vérité, dit Mariquita, on ne saurait être plus » ponctuel, et je vois qu’on ne pourra pas dire avec » vous comme Louis XIV : J’ai failli attendre. — Non, » répondit-il , car c’est plutôt Louis XIV qui fait » attendre son audience. Savez-vous que depuis près » d’une heure je suis là, arpentant la rue, jusqu’à ce » qu’il vous plaise de me recevoir ? — Pauvre garçon, » dit-elle en riant, je ne m’en doutais pas. Comme il » doit être fatigué ! Voyons, asseyez-vous là pour vous » reposer, et contez-moi, s’il vous plaît, tous vos faits » et gestes de ces cinq derniers jours. Je me sens » aujourd’hui en humeur curieuse. — Mes faits et » gestes? Us sont bien simples. Depuis cinq jours, » vous le savez sans que je le dise, je n’ai plus qu’une

PARIS

» pensée ; je ne vis que pour... — Louise, cria Mari- » quita, vous ne manquerez pas d’arroser le pot de » fleurs qui est sur la fenêtre.

» — Quelle est cette Louise ? demanda René à voix » basse. — C’est ma femme de journée qui est dans la » chambre voisine. — Et celte femme, vous la gardez » longtemps? — Mon Dieu, cela dépend; mais le » dimanche elle est plus libre ; et elle m’a promis que » ce jour-là elle pourrait rester toujours jusqu’au soir. » — Jusqu’au soir ! » dit René avec un froncement de sourcils qui indiquait une satisfaction assez médiocre de ce surcroît inattendu de compagnie. Mais après une petite pause : « Je vous disais donc, » reprit-il en espagnol... « — Pardon si je vous interromps, Monsieur » de Clerfond, dit Mariquita; mais j’ai résolu, pour » perfectionner mon français, de ne plus parler que » celle langue avec ceux qui la possèdent à fond, » comme vous, par exemple. Parlons donc français. » René ne put retenir un geste qui trahissait tout à la fois du désappointement et de l’impatience. « Allons, » pour vous donner le temps de rassembler vos sou- » venirs, je vais la première vous dire fidèlement tout » ce qui m’est arrivé depuis que nous nous sommes » quittés. » Et elle lui conta ce que nos lecteurs savent déjà. « Comme je suis heureuse d’être entrée en

PARIS

» fonctions! dit-elle en finissant. J’espère bien que » de votre côté vous n’aurez pas mené non plus une » vie désœuvrée. »

René lui rendit compte de ses occupations. Après avoir causé du présent, ils parlèrent de l’avenir. Combien d’espérance et de courage retirent, de ces entretiens intimes et affectueux, deux personnes qui s’aiment ! Retenu par le voisinage d’un tiers, René ne pouvait laisser échapper librement l’expression des sentiments qui débordaient de son cœur; il s’arrêtait quelquefois au milieu d’une phrase commencée; mais un regard, un sourire, le récompensait de la contrainte qu’il s’imposait.

La conversation avait duré cinq heures, sans languir un seul instant. « Je m’étais promis, dit Mari- » quila, que vous me serviriez aujourd’hui de guide, » pour me faire connaître le quartier que j’habite; et » le temps se passe. Telle que vous me voyez, je ne » me suis pas encore risquée à aller jusqu’au Palais- » Royal. Voulez-vous m’y conduire? — De grand » cœur! » s’écria le jeune homme, et ils partirent.

Quand ils furent au bas de l’escalier: « Dites-moi, » demanda René, est-ce que vous aurez toujours, » quand je viendrai chez vous, pour nous surveiller, » cette espèce d’Argus? Si votre intention est de

PARIS

» l'admettre comme en tiers entre nous, permeltez- » moi de vous dire, Mariquita , que c’est vraiment » me témoigner une défiance exagérée : en quoi ai- » je pu la mériter? — Je ne me méfie pas de vous, » René; non, croycz-le bien. Mais ne savez-vous pas, » ajouta-t-elle en hésitant, « qu’il ne faut point que » l’ombre même d’un soupçon puisse nous atteindre? » — Eli! que me font à moi, » s’écria-t il avec une sorte d’irritation,. « de stupides soupçons? Est-il besoin de >> s’en inquiéter? — Pour vous, non peut-être; mais » pour moi?... René, songez donc un peu à moi, je » vous prie. » Il réfléchit un instant, et d’une voix plus calme: « Oui, vous avez raison, Mariquita, » toujours raison. Pardonnez-moi. »

Arrivés dans le Palais-Royal, Mariquita admira les riches galeries, les magasins pleins de ces merveilles qui font battre le cœur de tant de femmes. Ils revinrent par la rue Vivienne. « Oh ! que je voudrais être » millionnaire, dit tout à coup René, pour vous faire » part de ce luxe, quand vous serez ma femme ! — » Tout cela est beau, j’en conviens, lui répondit- » elle ; mais vous vous trompez fort si vous croyez » que j’en sentirai jamais la privation. Quelle que » soit la fortune de mon mari, j’attends de lui, » pour être heureuse, mieux que des bijoux et des

PARIS

dentelles. » Et elle s’appuya un peu plus sur le bras de René.

Au moment où ils rentraient dans la rue Notre- Darae-des-Victoires : « A propos, lui dit-elle, ce matin » que faisiez-vous donc, arrêté à cette place, quand » un homme vous a heurté? — Vous m’avez donc vu? » reprit vivement René. — Mon Dieu, j’avais mis par » hasard la tête à la fenêtre. — Ah ! vous m'avez vu, » et vous n’avez pas eu pitié de moi ! C’est fort mal à » vous, Mariquita. Il vous en aurait coûté si peu de me » faire un signe pour abréger mon ennuyeuse station. » Non, vraiment, vous n’avez pas été charitable. — » Allons, dit-elle en souriant, je vois que nous avons » été trop longtemps ensemble. Vous avez envie de me » faire une querelle. Hûtons-nous de nous séparer, » pendant que nous sommes encore amis. Me voici » devant ma maison, lîonsoir, René. — Quoi ! sitôt? » — Comment, si tôt ! Il est six heures. — Et vous ne » me permettez pas de vous revoir avant dimanche? » — Impossible. — Oh! que vous êtes dure! A » dimanche donc. » Mariquita rentra chez elle ; René resta quelques minutes encore dans la rue ; il lui en coûtait de se retirer. Mais avant de partir, il vit, à la fenêtre du quatrième étage, écarter un coin du rideau. Il ne put distinguer personne ; mais il s’imagina (se

PARIS

trompail-il? je l’ignore) que Mariquila avait voulu le chercher encore du regard ; et il s’éloigna, emportant, comme a dit un poète ,

Emportant du bonheur pour toute une semaine.

Ceux qui liront celle véridique histoire partageront peut-être l’impression que j’ai éprouvée quand on me l’a racontée, c’est-à-dire qu’ils se soucieront assez peu de savoir ce qu’est devenue M Ue Aurore ; mais ils tiendront à connaître ce qu’a ressenti M. Gérard en apprenant ce double départ. L’excellent homme fut sincèrement affligé: un instant il eut la pensée de courir à la recherche des deux fugitifs ; mais, en supposant même qu’il pût laisser là son étude, où les trouver? Il dut donc attendre. Il ne mettait pas en doute que les deux jeunes gens ne l’oublieraient point, et lui écriraient. Et en effet, la même semaine, il eut deux lettres, la première de Mariquila, la seconde de René. L’un et l’autre lui contaient leurs occupations. Mais, chose singulière, Mariquita ne parlait point de René, ni René de Mariquita ; et M. Gérard en conclut qu’ils ne s’étaient point revus. « Paris est si grand, se dit-il, » que c’est merveille quand deux personnes s’y retrou- » vent. Ce serait dommage pourtant de ne pas faire » leur contrat; ils paraissent si bien assortis l’un pour

PARIS

» l’autre. J’aurais presque envie de faire savoir à René » où habite M !lc Walthcr. Mais bah ! puisqu’il est dans » de bonnes dispositions de travail, laissons-le d’abord » achever sa médecine. Qui vivra verra. Une fois doc- » leur, si, comme je l’espère, il pense encore à Mari- » quila, il sera toujours temps de lui dire où il peut » aller la chercher. Si ce mariage-là est écrit dans le » ciel, il se fera. » En répondant à chacun des jeunes gens, M. Gérard imita leur réserve, et ne leur parla que de leur situation personnelle, leur donnant de sages conseils môlés d’éloges et d’encouragements ; il les assurait (et de sa part ce n’était pas une phrase banale) de toute son amitié et du vif plaisir qu’il aurait à leur être utile.

Vous trouverez sans doute, dans cette réticence de René et de Mariquitasur l’objet qui les intéresse le plus, quelque dissimulation. Je ne le nierai point. Si je parlais de personnages imaginaires, il m’en coûterait peu de les orner de toutes les perfeelions ; mais je suis un simple historien, tenu de dire toute la vérité, môme quand elle est fâcheuse pour mes héros. D’ailleurs n’exagérons pas leur faute : on peut leur trouver quelque excuse. Que voulez-vous? On n’aime pas toujours de faire ses confidences entières même aux gens qu’on estime le plus. Qui de nous ne garde quel-

PARIS

ques secrets soigneusement cachés dans le fond du cœur? René n’avait obtenu que par une sorte de surprise l’aveu des sentiments de Mariquita ; combien il aurait répugné à la fière jeune fille d’introduire un tiers, quel qu’il fût, dans la connaissance de ce mystère ! Toutefois elle était disposée à dire à M. Gérard comment René était parvenu à la rejoindre et à faire roule avec elle jusqu’à Paris; il lui semblait plus digne et plus convenable de parler de cette rencontre qu’il n’avait pas été en son pouvoir d’éviter. Mais René (c’est sur lui que doit retomber le blâme, s’il y a blâme) avait insisté pour qu’elle gardât le silence, et Mariquita, quoiqu’à contre-cœur, avait fini par céder.

Tous les dimanches qui suivirent, René revint à la môme heure. Il avait espéré que Mariquita se relâcherait peu à peu de sa rigueur, et qu’elle lui permettrait d’arriver plus tôt, de partir plus tard. Il n’en fut rien. Il ne pouvait s’empêcher d’en exprimer des plaintes , parfois même de témoigner de l’impatience ; mais ces plaintes et cette impatience ne tenaient point contre une parole de Mariquita ; elle avait trouvé le secret de le renvoyer toujours content, sans jamais lui rien accorder de plus. Un jour seulement il lui demanda dans quelle église et à quelle heure elle allait à la messe : « Pourquoi me faites-vous cette question, René ?

PARIS

» — Mais c’est que je voudrais savoir si vous m’inler- » disez aussi la liberté de choisir la messe que j’aime- » rais le mieux entendre. — L’église appartient à tout » le monde, René, et elle est ouverte à toute heure, » pour nous inviter «à y entrer. Loin que je prétende » vous en chasser, je serais fort aise de savoir que vous » allez y prier. » A partir de ce jour-là, on aurait pu voir, chaque dimanche, René assistant à la messe dans l'église de Notre-Dame-des-Victoires : mais priait-il avec tout le recueillement qu’aurait désiré Mariquila? C’est ce que je n’oserais affirmer.

Ainsi s’écoulèrent quatre mois, quatre mois de satisfactions innocentes. Le 15 août approchait. La veille, au soir, René reçut la lettre suivante :

« Demain n’est pas un dimanche, mais c’est un jour » de grande fêle. Si Monsieur de Clerfond n’a pas » encore, comme je le crains, tous les sentiments d’un » catholique, qu’il se souvienne du moins que je » m’appelle Marie, et qu’on honore ma patronne » demain. Je compte donc qu’il viendra m’offrir un » bouquet.

» Afin de pouvoir plus à loisir le remercier du » compliment qu’il ne manquera pas, en sa qualité de » cavalier bien élevé , d’ajouter à son bouquet , je

PARIS

» voudrais qu’il me fit l'honneur (le partager, pour » cette fois, mon modeste dîner. D’ordinaire chez moi » on se met à table à six heures précises. Mes invités » sont avertis que je n’accorde pas le quart d’heure de » grâce. Tout ce que je peux faire pour éviter aux » gens le déplaisir d’arriver trop tard, c’est de les » autoriser à venir plus tôt, si bon leur semble. A » partir de quatre heures, je serai visible pour mes » amis. Je les préviens seulement qu’ils auront » l’ennui d’assister aux apprêts du festin.

» Marie-Quita. »

Ce billet était le premier que René eût reçu de la jeune fille. Souvent, lorsqu’au moment de s’en retourner, il avait vu préparer la table, il songeait au bonheur qu’il éprouverait si Mariquita lui permettait une fois de dîner avec elle. Jamais, si vif que fût ce désir, il ne l’avait exprimé; mais ses yeux avaient assez parlé. Mariquita lui avait su gré de sa réserve, et, pour l’en récompenser, c’est elle-même qui l’invitait aujourd’hui. Il fut comme fou de joie, lut et relut la précieuse lettre, la baisa vingt fois, et ne s’endormit que pour rêver à la fêle du lendemain.

S’il fut exact au rendez-vous, si le bouquet offert

PARIS

fut le plus beau qu’il eût pu trouver , chacun peut le deviner. Je laisse même au lecteur le soin de refaire à son gré le petit discours que René adressa à Mariquita. Il avait de l’esprit; j’incline à croire pourtant qu’il n’en mit pas dans son compliment: il laissa parler son cœur tout seul, et la chose n’en valut que mieux. Ils placèrent ensemble le bouquet dans le [dus beau vase, rempli de l’eau la plus fraîche. Puis tous deux de compagnie ils aidèrent gaîmcnt la vieille femme de journée à dresser la table, à mettre le couvert. Les mets étaient-ils bien réussis, la chère délicate? Je n’en veux rien savoir, et il est probable qu’eux-mômes n’en savent rien. Tout ce qu’on m’a dit, c'est que le repas était des plus simples et des plus simplement servis ; mais il avait pour assaisonnement la jeunesse et le bonheur, et il leur parut délicieux.

Le dîner fini : « Vous n’avez pas encore remarqué » ma. nouvelle acquisition, dit Mariquita. Voyez s’il » faut que je devienne riche pour me donner ce luxe.» Et levant l’étoffe verte qui le recouvrait, elle fit voir un piano droit. « Il vient de chez Pleyel, ajoula-t-elle. » Pour un piano à queue, il faut de grands apparte- » ments : celui-ci me convient beaucoup mieux. Il est » excellent. Je l’ai acheté du produit de mes leçons :

PARIS

» c’est-à-dire, car je ne veux pas me faire plus opu- » lente que je ne suis, de ce que j’ai gagné, outre mes » dépenses ordinaires, et de ce que je gagnerai d’ici à » deux mois. Pour le payer complètement, j’ai dû » prendre un peu dans ce que je possédais ; mais » j’espère avoir bientôt refait mon petit capital. J’es- » compte l’avenir, n’est-ce pas ? Mais que voulez- » vous? Je suis pleine de confiance. D’ailleurs, pour » une maîtresse de musique, un piano c’est un meuble » presque indispensable. Écoutez comme il est bon. » Et elle parcourut les touches, pour les essayer. « Faites-moi donc le plaisir de me jouer quelque » chose; je ne vous ai jamais entendue, » dit René. Elle joua sans se faire prier. Elle avait des doigts souples et agiles, une grande habitude du piano. Peutêtre ceux qui n’estiment que les diflicultés vaincues ne l’auraient pas jugée digne du nom d’artiste. Elle ne se plaisait pas à ces morceaux brillants qui font admirer le talent de l’exécutant, mais qui ne disent rien à l’âme : pour elle, la musique était avant tout un langage qui doit traduire des sentiments. René ne se piquait pas d’être un connaisseur; il n’aurait pu expliquer savamment ce qui le charmait ; mais il se laissait charmer, sans raisonner ses impressions, par ce jeu simple et expressif qui parlait à son cœur plus encore

PARIS

qu’à ses oreilles. « C’est déjà fini ! » s’écria-t-il, quand elle referma son piano, devant lequel elle était restée cependant plus d’une heure. « Oh ! quelle musicienne » vous faites ! Mais vous réunissez donc toutes les per- » fections? Si jamais je devenais aveugle, » ajouta-t-il en la regardant avec tendresse, « je perdrais trop, » Mariquita ; mais je sens qu’on peut encore aimer » sans le secours des yeux. »

UNION TROUBLÉE

Tout semblait promettre à nos deux jeunes gens que ce jour serait suivi dejournôesnon moins riantes. Mais ils n’en devaient plus retrouver d’aussi douces. René avait toujours apporté, aux rendez- vous des dimanches, un visage joyeux, indice d’un cœur satisfait. Mais la première fois qu’il revint, Mariquita aperçut sur sa figure la trace de quelques préoccupations. Il est vrai d’ajouter qu’elles se dissipèrent promptement, et Mariquita put croire qu’elle s’était trompée. Mais il ne lui fut plus possible de s’y méprendre aux entrevues suivantes. Peu à peu, René devenait plus soucieux , d’humeur inégale ; il n’avait plus, que par intervalles, l’air ouvert des premiers jours ; son langage môme trahissait parfois un secret malaise de l’âme. Mariquita s’étonnait et s’effrayait de ce changement , sans pouvoir en

Digitize

UNION TROUBLÉE

deviner la cause. Un jour, comme elle le voyait silencieux et sombre, elle se hasarda à lui demander s’il avait quelque sujet de tristesse. « Et que voulez-vous » que j’aie? répondit-il assez brusquement. — Je » l’ignore; mais ce qui est certain, René, c’est que » depuis quelque temps vous n’étes plus tout à fait le » môme. Vous avez beau le nier, je m’en suis bien » aperçue. — Est-ce que vous allez par hasard devenir » soupçonneuse ? » s’écria-t-il d’un ton qui n’était pas exempt de toute irritation ; « c’est un vilain défaut, je » vous en avertis. » Elle se tut ; il sentit qu’il l’avait froissée : son irritation s’en accrut ; mais il ne songea pas à faire oublier, par quelques paroles d’excuse, ce mouvement d’impatience qu’on lui aurait aisément pardonné. Pour la première fois, quand l’heure du dîner sonna, Mariquita n’eut pas besoin de lui montrer du regard la pendule. Delui-méme il se leva, prit son chapeau et sortit, après avoir dit assez froidement adieu à la jeune fille. Il est vrai qu’il n’était pas encore au milieu de l’escalier qu’il avait regret de son humeur, mais il était trop tard.

Mariquita avait souvent entendu parler du bois de Boulogne ; elle voulut profiter, pour le voir, d’un des derniers beaux jours de septembre. Elle ne craignait pas une longue marche ; elle partit au bras de René.

UNION TROUBLÉE

Le grand air, l’aspect de la nature, le charme d’une belle journée, semblaient avoir affranchi René de scs ennuis. Mariquita le retrouvait tel qu’elle l’avait connu. Il avait toute la gaîté des premiers temps. Au moment où, dans l'une des grandes allées du bois, leur causerie était le plus animée, un jeune homme les croisa, et avec un sourire malin fit à René un signe de tête. Celui-ci s'interrompit au milieu d’une phrase. Mariquita le regarda : il se mordait les lèvres ; il reprit ensuite la parole ; mais le son de sa voix n’était plus tout à fait le même. Comme jusque-là il avait fait mystère à tous ceux qui l’entouraient dans le quartier latin de l’emploi de ses dimanches, il était visiblement contrarié de cette rencontre, et sa mauvaise humeur lui revint. « C’est un de mes amis, dit-il ; on l’appelle » Frédéric Dcrville; nous demeurons presque porte à » porte, et nous suivons les mêmes cours. C’est un » garçon laborieux et intelligent, qui fera un médecin » distingué. Mais, par exemple, celui -là ne sera jamais » un dévot, je vous en réponds ; il ne croit môme pas à » l’àme. — Je le regrette pour lui, » dit Mariquita d’un ton sérieux, « et je désire qu’il ne fasse pas partager à » d’autres ses tristes doctrines. » Dans la situation d’esprit où se trouvait René, il fallait peu de chose pour le fâcher ; le blâme que renfermaient les paroles

UNION TROUBLÉE

de Mariquila, et surtout l’accent avec lequel elle les prononça, l’avaient choqué. « Après tout, » reprit-il d’un air assez dédaigneux, « ce ne serait pas un si » grand malheur quand tout le monde ne s’asservirait » pas à vos croyances. Vous ôtes femme ; mais les » hommes examinent et réfléchissent avant de croire. » Je ne sais pas, moi, si l’àme existe; je ne veux ni » l’affirmer ni le nier : tout ce que je peux dire, c’est » que j’ai eu beau disséquer, je n’ai pas encore entrevu » même le boutdeses oreilles, pour employer l’expres- » sion d’un de nos plus célèbres physiologistes. » Et , entraîné par son dépit, lui qui jusqu’alors avait toujours respecté les croyances de la jeune fille, il se mit à développer une théorie toute matérialiste, à laquelle il affectait de croire plus qu’il n’y croyait en réalité.

Mariquila, blessée dans ses plus intimes convictions, l’écoutait avec autant de surprise que de chagrin. « Vous m’excuserez , René , lui dit-elle , si je ne » peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne com- » prends rien à votre leçon sur le cerveau. Je ne suis » qu’une pauvre et ignorante jeune fille, et vous ne >> serez pas trop étonné si je vous avoue que je ne sais » bien que mon catéchisme. Mais je l’ai appris avec » soin, et je m’y tiens. Je ne vous dirai pas, car vous » vous moqueriez sans doute de ma crédulité à de

UNION TROUBLÉE

» vieilles fables, que ce n’est pas d’aujourd’hui seule- » ment que le fruit de l’arbrede la science aété funeste à » ceux qui l’ontgoûté. Je ne raisonne point, je ne discute » point. Dussiez-vous me trouver trop simple d’esprit, » je me contente de la foi du charbonnier, telle que l’a » eue ma mère et la vôtre aussi. Celte àme, qui, selon » vous, n’existe pas, je ne cherche pas à me démontrer » son existence; mais je la crois, je la veux, je la sens » immortelle. Libre à vous de prendre en pitié mes » rêves ; c’est un besoin pour moi de penser que je » retrouverai plus tard ceux qui m’ont aimée et qui » m’attendent pour m’aimer encore. J’ignore quel est » l’avenir qui m’est réservé sur la terre ; mais s’il entre » dans les desseins de Dieu que nous soyons unis, » votre femme, ô René, ne limitera pas ses espérances » à ce qui s’achève ici-bas ; en vous promettant son » affection en retour de la vôtre, elle vous la promet » mémo au-delà du tombeau. Est-ce que l’idée d’une » vie nouvelle où nous nous retrouverions tous les » deux n’a rien qui vous attire ? Oh ! laissez-moi, je » vous prie, si vous ne voulez pas les partager, laissez- » moi du moins mes vœux et mes espérances. »

Il y avait de l’émotion dans la voix de Mariquita ; René se sentit louché ; il était tout près de faire amende honorable ; mais je ne sais quelle mauvaise honte le

UNION TROUBLÉE

retint ; et la première impression passée, il se remit à disserter sur le même sujet, moins pour essayer de convaincre Mariquita (au fond il aurait été fâché d’y parvenir) que pour faire bonne contenance. Il aurait désiré qu’elle l’interrompit. « Vous ne répondez rien? » lui dit-il. — Que voulez-vous que je réponde? J’au- » rais été plus heureuse si cet entretien n’avait jamais » eu lieu. Vous m’avez fait, René, et vous me faites » encore de la peine. »

Ils gardèrent le silence. Ils se rapprochaient de Paris. Derrière eux le soleil descendait vers l’horizon. « A quoi songez-vous ? demanda tout à coup René. » — Faut-il que je vous le dise? — Oui. — Eh bien ! » je songeais que dans mon enfance, quand le soir » venait, je croyais , en regardant mon ombre qui » s’allongeait, devenir bien grande, et j’en étais toute » vaine. Or, tout à l’heure , en voyant devant moi » mon ombre, je me suis rappelé cette idée d’enfant ; et » je me demandais s’il n’arrive pas à quelques hommes » de se croire plus grands, je ne dis pas de corps mais y> d’esprit, à mesure que la lumière décroît autour d’eux » et que l’obscurité se fait dans leur intelligence. » Ce fut au tour de René de ne rien répondre.

Ainsi s’acheva tristement une promenade si joyeusement commencée. Rentrée chez elle, Mariquita , fati—

uo

UNION TROUBLÉE

guée de sa course, et désirant d’ailleurs échapper dans le sommeil aux préoccupations qui l’assiégeaient, se coucha de bonne heure, non sans avoir prié plus longuement encore que d’habitude. Mais ce ne fut pas pour elle qu’elle pria le plus ce soir-là. Quant à René, mécontent et de lui-méme et de Mariquita, il alla chercher au fond d’un café de vulgaires distractions : il joua, il perdit, et disposé à tout prendre de travers, il faillit se quereller avec un camarade à propos d’une plaisanterie sans conséquence, à laquelle d’autres fois il n’aurait fait aucune attention.

Comment nous expliquerons-nous donc le fâcheux changement qui s’était produit chez notre héros? René, nous le savons, avait montré de bonne heure un de ces caractères ardents, susceptibles des impressions les plus vives et les plus diverses. Après s’être laissé dominer pendant un premier séjour à Paris par ses penchants fougueux, plus tard il semblait redevenu maître de lui-même. Mais la nature ne se dompte pas si aisément : quand on la croit vaincue et soumise, à la première occasion elle se révolte, si l’on n’y prend garde. En revenant à Paris avec Mariquita, René s’était plongé d’abord dans le travail avec une sorte de passion. Le mois d’août vint interrompre les leçons des professeurs ; les plus studieux de ses amis, ceux dont

UNION TROUBLÉE

l’exemple pouvait le soutenir, étant allés se reposer dans leurs familles, il ne voyait plus guère autour de lui que des étudiants plus occupés de leurs plaisirs que de leur travail. Ne pas répondre à leurs invitations et s’interdire les divertissements les plus innocents, alors surtout que l’on était en vacances, c’eût été vraiment afficher un rigorisme ridicule et vivre trop en anachorète. Il accepta donc quelques parties de plaisir. Mais sur ce chemin la pente est glissante : il ne sut pas se retenir à temps. Bref, il se laissa retomber dans sa vie dissipée d’autrefois. Il joua avec assez de bonheur d’abord et pour un enjeu très-modéré ; mais insensiblement il se passionna pour les cartes et risqua davantage.

Ce n’est pas que parfois, faisant un retour sur luimême, il n’éprouvât des regrets. « Ah ! si Mariquita » le savait, se disait-il, que penserait-elle de moi? » Mais aussi pourquoi n’a-t-elle voulu me recevoir » qu’un jour sur sept? Que faire le reste du temps? Si » elle m’avait permis de la voir plus souvent, aurais- » je eu besoin d’autres distractions? »

Il est bien rare, quand nous commettons une faute, que nous nous condamnions franchement et sans réserve ; nous cherchons une excuse et nous croyons l’avoir trouvée si nous détournons sur autrui une partie

UNION THOUBLÉE.

de la responsabilité. René en vint peu à peu à reprocher intérieurement ù Mariquita d’étre la cause première de ses propres écarts. Est-ce qu’elle ne l’avait pas contraint, en effet, par une intempestive sévérité (car il ne pouvait vivre toujours seul), à former des liaisons nouvelles et à se rapprocher de ces compagnons dont il reprenait maintenant les habitudes?

C’est ainsi que René essayait de s’étourdir sur scs torts; au lieu de les reconnaître et de les réparer, il les aggravait chaque dimanche par son humeur chagrine. Mariquita en venait presque ù redouter ce jour que naguère elle voyait arriver avec bonheur. Ne sachant à quoi attribuer cet air morose qu’il apportait si souvent : « Regretterait-il, se demanda-t-elle, l’enga- » gement qu’il a pris? Je saurai bien l’en délier. Je » ne veux pas qu’il se croie enchaîné par une pro- » messe. »

La première fois qu’elle le revit, profitant d’un moment où la femme qui la servait était absente: « René, lui dit-elle, vous ne serez pas surpris si je » provoque une explication ; elle est nécessaire dans » notre intérêt à tous deux. J’attends de vous une cn- » tière franchise. Depuis quelque temps vous n’êtes » plus le même. Que s’est-il passé? je l’ignore. Mais » il faudrait être aveugle pour ne point voir que vous

UNION TROUBLÉE

» êtes changé. Je tiens à savoir ce qui vous a rendu si » différent de ce que vous étiez. »

René se trouvait justement sous le coup d’une perte toute récente; il n’avait pas grand’chose à faire, il est vrai, pour se ruiner; mais des chances défavorables au jeu venaient de lui enlever le peu qui lui restait, et il en était aux expédients pour se procurer l’argent dont il avait besoin. Son caractère en était encore plus assombri. « Je ne sais ce que vous voulez dire, Mari- » quita, répondit-il. Le changement dont vous parlez » n’existe que dans votre imagination; ou plutôt n’est- » ce pas vous-même qui seriez changée? Vous me » cherchez des torts à plaisir. — Je ne vous cherche » point de torts, reprit-elle, vous le savez bien. — » Alors que signifient ces reproches? — Il n’est point » question de reproches, René ; il est inutile de vous » émouvoir. Je suis calme, moi, et il faut que je le sois, » car j'ai à vous parler sérieusement. Je suis décidée à » vous dire tout ce que je pense ; écoulez-moi, je vous » prie, sans m'interrompre; vous répondrez ensuite. » Vous n’êtcs plus le même, René, je le répète. Mon » Dieu! dispensez-moi de vous en donner la preuve; » mais vous savez tout aussi bien que moi que ce que » je dis est la vérité. A mesure que vous me connaissez » mieux, je vous vois vous impatienter davantage ;

UNION TROUBLÉE

» vous me trouvez, je le crois, de nombreux travers ; » vous m’avez laissé comprendre plus d’une fois que » vos idées ne répondent pas aux miennes. Je com- » mence à craindre, René, que vous ne vous soyez fait » d’abord quelque illusion sur mon compte, et que, » désenchanté aujourd’hui, vous n’osiez me l’avouer. » Est-ce là ce qui vous relient? Vous n’avez qu’à » le dire, je vous rends votre parole. Faites comme si » vous ne m’aviez jamais connue. Dès ce moment, » vous pouvez vous considérer comme libre.

» — Ah ! c’est là que vous vouliez en venir ! s’écria » René. J’aurais dû le deviner. C’est-à-dire que sous » prétexte de me rendre ma liberté, que je ne réclame » point, que je ne désire point, vous me chassez. Mais » que vous ai-je donc fait pour me traiter de la sorte ?

» — Je ne vous chasse point. Dieu m’est témoin que » mes sentiments sont toujours les mômes. Mais sou- » venez-vous de nos conventions. Cette année devait » être une année d’épreuve, pour vous comme pour » moi, afin de voir si nos caractères pouvaient se con- » venir. Si je ne suis pas telle que vous l’avez souhaité, » dites-le franchement: je ne me plaindrai pas de » votre abandon. Mais dussiez-vous persévérer dans » vos premières idées, moi, je vous le déclare, René, » je suis bien décidée à n’accepter pour époux que

UNION TROUBLÉE

» l’homme de qui je pourrai attendre une affection » sérieuse et durable. Cet homme, sera-ce vous? Je le » croyais naguère ; je ne sais plus que croire aujour- » d’hui. »

La voix de Mariquila était ferme, quoique émue. René connaissait assez !a jeune fille pour être certain que sa résolution une fois prise, elle saurait la tenir. Jamais cette idée de séparation ne s’était présentée à son esprit. Profondément troublé, il se leva : « Vous » ne vous plaindrez pas, dites-vous, si je vous quitte. » Soit ; je le crois sans peine. Mais moi, si vous brisez » toutes mes espérances, pensez-vous que je ne me » plaindrai pas ? Mon cœur est-il de pierre pour ne pas ■» sentir la blessure que vous lui ferez? Quoi ! depuis » mon retour en France , je n’ai eu qu’une seule » pensée, obtenir un jour votre main ; quand vous » avez fui, j’ai tout quitté pour m’attacher à vos pas ; » je vous ai suivie dans ce Paris où il aurait mieux » valu pour moi ne jamais revenir ; j’y suis malheu- » reux, plus malheureux que vous ne pouvez le sup- » poser... car il devait m’en coûter beaucoup, à moi qui » ne venais ici que pour vous, de ne pas jouir de votre » présence. Je vous ai cependant obéi. Et maintenant » vous osez mettre en doulç mon affection ! Ah ! Mari- » quita! Mariquila ! reprocl^ z-moi tous les défauts que

UNION TROUBLÉE

» vous voudrez; mais vous est-il permis de croire que » j’aie cessé un seul instant de vous aimer ? »

Il y avait un tel accent de vérité dans le langage de René, que la jeune fille se sentit immédiatement convaincue. D’ailleurs, avouons-le, elle ne demandait pas mieux que de l’être. « S’il en est ainsi, » dit-elle d’un ton plus doux dans lequel il y avait déjà comme une promesse de pardon, « s’il en est ainsi, comment » m’expliquerez-vous ces paroles amères, ces inégalités » d’humeur dont j’ai eu souvent à soullrir, vous en » conviendrez ? Moi je tâche de rester toujours la même » avec vous.

» — Oh ! c’est que vous valez cent fois mieux que » moi. Tenez, Mariquita, vous m’avez peut-être vu » d’abord avec des yeux trop favorables. Je ne crois pas » être méchant, non ; mais je ne puis me dissimuler » que j’ai le caractère un peu difficile : peut-être l’édu- » cation que j’ai reçue y est aussi pour quelque chose, » car je n’ai pas été élevé comme j’aurais dû l’être. » Mais je sens qu’avec une bonne direction j’ai en moi » de quoi me réformer, et je me réformerai, je vous le » jure. Mon Dieu ! je vous entendais parler un jour de » l’ange gardien ; mon ange gardien, à moi, pour que » je l’écoute, doit être visible : tout enfant, je l’avais » trouvé dans ma mère ; mais je l’ai perdue trop têt.

UNION TROUBLÉE

» Depuis, j’ai cru le retrouver en vous ; mais, s’il faut » que je vous le dise, vous me laissez trop seul, Mari- » quita Allez, » ajouta-t-il avec un geste qui tra-

hissait autant de colère que de chagrin, « vous me

» plaindriez si vous saviez » et il s’interrompit.

« — Si je savais quoi? demanda Mariquita. — Non, » reprit-il en secouant la tôle, « à quoi bon vous conter » tout cela ? C’est inutile. — Vous avez des peines que » vous me cachez, René ? Si vous refusez de me les » confier, comment pourrai-je croire à la sincérité de » vos sentiments pour moi? »

Pressé de questions, René rougit et balbutia. Un instant il fut sur le point de ne rien déguiser et de faire sa confession tout entière. Mais il craignait de trop déchoir dans l’estime de Mariquita ; et comme il avait pourtant à s’expliquer, il parla de ses embarras d’argent, sans avouer ce qui les causait. « Quoi ! voilà » tout! » s’écria-t-elle d’un air joyeux. « Vraiment! » c’est pour cette raison que vous ôtes si soucieux » depuis quelque temps ! J’aurais bien envie de vous » gronder pour le mystère que vous m’en avez fait. » Que ne parliez- vous plus tôt? J’ai été votre obligée » dès mon arrivée en France; c’est à mon tour main- » tenant de vous rendre service. Vous allez être mon » débiteur. » Et elle se leva pour ouvrir son secrétaire.

UNION TROUBLEE

« Moi, » s’écria René saisi de confusion, « que j’accepte » vos offres! Non, cela n’est pas possible, Mariquila.

» Je me regarderais comme un misérable qui est venu » pour vous dépouiller. — Àllonc donc ! vous n’y » pensez pas. — Non, n’insistez point, je vous en con- » jure. Voulez-vous que je me fasse honte à moi- » môme? — Ce n’est pas raisonnable ce que vous me » dites là. Vous ôtes tout disposé à emprunter à des

» camarades — A des camarades, soit; mais à

» vous — Mais à moi, vous ne voulez pas? C’cst-

» à-dire, René, que je suis donc un peu moins à vos » yeux que le premier venu de vos amis : est-ce ainsi » que je dois le prendre? Ce serait fort aimable de » votre part. Prenez garde, vous allez me faire croire » que vos paroles de tout à l’heure n’étaient que des » propos en l’air. Ne fussiez-vous pour moi que René » de Clerfond, qui m’a aidée dans, des circonstances » difficiles, je me croirais encore tenue d’acquitter une » dette de reconnaissance ; mais si je dois plus tard » être votre femme, n’est-il pas tout simple que vous » disposiez du peu que je possède? Acceptez donc, à » litre d’ami ou de fiancé, comme vous le voudrez ; » mais acceptez, je l’exige. »

René eut beau s’en défendre ; Mariquila força ses résistances : « De quoi vous inquiétez-vous? » disait-

UNION TROUBLEE

elle pour lever ses derniers scrupules. « Cet argent ne » me sert point; mes leçons me donnent plus qu’il ne » me faut pour mes besoins. Moi qui craignais tant les » voleurs, me voilà bien tranquille maintenant. Allons, » dépêchez-vous d’achever vos éludes. Si j’ai pu en » avancer le terme, n’aurai-je pas merveilleusement » placé mes économies? »

Mariquila était heureuse ce soir-là. René se sentait vivement touché; mais son émotion n’était pas exempte d’une sorte de remords. « Ah ! se disait-il, je vous dois » plus encore que vous ne le pensez, Mariquila. Com- » ment m’acquitterai -je jamais envers vous? Dieu » me préserve d’user de cet argent, ajoutait-il. Je » l’emporte parce qu’elle l’a voulu ; mais je le garderai » comme un dépôt. » Résolution généreuse; mais saura-t-il la tenir? Ne présumait-il pas un peu trop de ses forces?

Vous avez vu quelquefois, par un jour d’été, quand le ciel tout chargé d’épaisses vapeurs se répand en eau sur la terre, les objets s’obscurcir et se décolorer ; une teinte sombre couvre la campagne. Tout à coup le soleil perce les nuages, et, tandis que la pluie s’aperçoit aux deux bouts de l’horizon, une large traînée de lumière inonde autour de vous les champs pour quelques minutes. C’est le beau temps entre deux orages.

1,'iO '

UNION TUOUBLF.E.

Il y a dans la vie de ces éclaircies où, entre les chagrins de la veille et les peines du lendemain, il y a place pour la joie. Tendant quelques semaines, tout alla selon les vœux de Mariquita, et elle put croire que les mauvais jours étaient passés. Mais elle allait bientôt être détrompée.

René retomba dans ses habitudes. Il sc laissa entraîner à jouer de nouveau, perdit encore ; il s’obstina pour regagner, perdit toujours, et redevint à peu près aussi pauvre qu’il l’était le soir où il avait fait l’aveu de sa gêne. Ajoutez, pour comble d'ennui, que sa liaison avec Mariquita n’était plus un secret : depuis qu’il avait été rencontré au bois de Boulogne, on avait recherché quelle était cette jeune fille qu’il accompagnait. Au portrait qu’en fit Frédéric Derville, Prosper Gérard reconnut tout de suite la personne dont on lui parlait, et dit ce qu’il savait. De plus, René égara un jour son portefeuille, qui lui fut rendu, mais après que d’indiscrets camarades eurent pris connaissance de la lettre qu’il avait reçue de Mariquita. Dès ce moment on le plaisanta sur son bonheur. Prosper écrivit à son père la découverte qu’il venait de faire. Surpris et aflligé plus que je ne peux le dire, le notaire n’alla pas aussi vite que son fils dans les suppositions; mais il ne put s’empêcher de trouver étrange

UNION TROUBLÉE. 451

que les deux jeunes gens lui eussent fait mystère de leurs entrevues. « Je ne veux pas croire le mal, se » dit-il ; il me serait trop pénible d’avoir à mésestimer » Mariquita : mais pourquoi se sont-ils défiés de moi, » leur ami? Je ne dois pas, en leur écrivant, paraître » informé de ce qu’ils m’ont caché. Je ne suis pas de » la'police; je ne sais avec les gens que ce qu’ils veulent » bien me dire. »

Chaque fois que Mariquita avait eu à supporter quelque chagrin par la faute de René, elle avait pu attribuer ses torts plutôt à des aspérités de caractère qu’à des bassesses de cœur. Mais il vint une circonstance où elle se demanda avec effroi si jusque-là elle n’avait pas été dupe de ses illusions. La mère d’une de ses élèves lui avait offert de la mener dans sa loge à l’Opéra. Mariquita se faisait une fête d’aller entendre l’œuvre d’un maître, interprétée par des artistes dignes de l’œuvre. Au jour dit, on vint la prendre. Un instant après s’être assise dans sa loge, elle chercha des yeux René, qui devait venir le môme soir à l’Opéra; elle l’aperçut debout au milieu du parterre, et ils échangèrent un regard.

La représentation commença. On jouait la Favorite. En écoutant la musique de Donizetli qui s’emparait d’elle tout entière, Mariquita oublia tout ce qui

UNION TROUBLÉE

l’entourait. Son âme était sur la scène ; et quand, au q uatrième acte, le fameux duo de Fernand et de Léonor x lut enlever tous les applaudissements, de toutes les personnes qui remplissaient cette vaste salle, aucune ne s’était laissée plus fortement saisir par le génie du maître italien.

Toute affection violente est jalouse, dit-on. La pièce absorbait toute l’attention de Mariquita : René en éprouva un secret dépit ; mais il n’osa en rien faire paraître quand il la revit. Elle lui parla avec enthousiasme de celte musique qui la ravissait. Elle se mil à 4 son piano, et joua, avec un sentiment remarquable, quelques-uns des morceaux qui l’avaient le plus frappée. Puis, comme entraînée par son admiration pour Donizctli, elle chanta en continuant de jouer. Elle avait une voix belle et expressive, et au moment où elle venait de dire, avec beaucoup d’âme :

Dans une autre patrie

Va chercher le bonheur,

René l’interrompit pour crier: « Très-bien! très- » bien ! » Mariquita se retourna à demi, en souriant, les doigts encore posés sur le clavier : « Vous trouvez que » c’est à peu près cela? dit-elle. — Comment! à peu » près cela ! Mais c’est parfait de tout point. Savez-

UNION TltOl Jll.KK. I5.{

» vous, ajouta-t-il, l’idée qui me venait pendant que » vous chantiez? Avec un merveilleux talent comme » le vôtre, votre fortune serait faite, si vous le vouliez. » Il ne s’agirait que de vous destiner au théâtre; vous » y auriez bientôt pris une belle place.

» — Quelle plaisanterie ! — Je ne plaisante pas du » tout, » dit-il en affectant l’air le plus sérieux. — « J’en suis fâchée, car il m’est impossible de partager » votre manière de voir. » Elle referma son piano. « Vous ne chantez plus ? dit René. — Non, c’est assez » pour aujourd’hui. » Et elle vint s’asseoir près de la fenêtre, après avoir pris une tapisserie dont elle se mit à compter soigneusement les points.

Elle était visiblement mécontente. René à son tour æe sentit piqué ; je ne sais quel fâcheux démon le poussait ; mais, au lieu de laisser tomber un sujet de con- Tersation qui déplaisait à la jeune tille, il s’obstina, comme s’il tenait réellement à sa malencontreuse idée. « Vous avez tort, dit-il : je ne faisais là qu’une suppo- » sition en l’air. Pourtant quand on a du talent, c’est » |>èur en tirer tout le parti possible. La belle vie que » vous menez à courir le cachet, et comme cela vous » enrichit, je vous le demande! Une cantatrice, en » une seule soirée, gagne plus que vous en tout un » mois,, sans compter que partout où elle va elle est

UNION TROUBLÉE

» applaudie, fêtée; n’est-il pas vrai? — C’est possible, » dit Mariquita; mais je n’envie ni ses jouissances, ni » sa célébrité. J’aime mieux mon existence obscure et » laborieuse, qui me laisse au moins ma tranquillité » d’âme. — Quoi ! est-ce que vous avez les préjugés de » certaines gens ? Est-ce qu’à vos yeux ceux qui em- » brassent la profession d’artiste sont des réprouvés ? » Pour une personne qui se croit charitable, ce serait » ne l’être guère, je vous en avertis. — Je ne juge ni » ne condamne celles qui se destinent au théâtre : Dieu » seul connaît les motifs qui les ont poussées. Tout ce » que je sais, c’est qu’à aucun prix je ne voudrais de » cette vie pour moi. — Voilà bien de ces idées étroites » comme vous en avez quelquefois. — Idées étroites » tant qu’il vous plaira. Mais voyons, René, vous-

» même consentiriez -vous à laisser votre votre

» fille » elle allait dire : votre femme, mais elle s’était retenue, « monter sur les planches? — Pourquoi non, » si elle devait trouver notre fortune sur les planches? » L’essentiel dans ce bas monde, c’est de s’enrichir, et » je vous réponds que ma fille et moi nous ferions » encore plus d’un envieux. »

Mariquita ne répliqua rien, mais elle souffrait cruellement. Quand il fut parti : « Avais-je donc un » bandeau sur les yeux, se demanda-t-elle , dans les

UNION TROUBLEE

» premiers mois où je l’ai connu? Je le croyais géné-

» roux et désintéressé, et aujourd’hui O René!

» que vous ressemblez peu, je le crains bien, au por-, » trait que je m’étais fait de vous ! »

vin.

Page 1