‹ Mariquita Louis JoubertChapitre 12 sur 25 · LE CARN.W AL · texte numérisé non relu

LE CARN.W AL

LA PARTIE U’ÉCAUTÉ. 139

» qui aurait de beaux habits, cent francs par mois dès » la première année, et que sais-je encore ? Je me suis » fait expliquer ce que c’était que celte place, et j’ai » lini par deviner (car les explications de la bonne » femme n’étaient pas d'abord des plus claires) que le » cousin, qui est régisseur du Cirque, destinait sa cou- » sine à entrer dans la troupe des écuyères.

» — Et vous avez engagé la mère à accepter? »

demanda Mariquila.

« — Moi ! Dieu m’en préserve!» s’écria avec vivacité René; «ma filleule! Y songez-vous? Ma bonne » Jeanne, ai-je dit à la mère, je ne peux pas t’expli- » quer toutes ces choses-là ; mais, si tu veux m’en » croire, ta fille ne portera pas de si beaux habits et » ne gagnera pas tant d’argent. Je m’v oppose. Foi de » parrain, il neserapasditqueFélicie, sous mes yeux, » sera entrée dans ce chemin-là. Plus tard lu serais la » première à le regretter. Laisse-moi faire : je con- » nais Paris ; elle apprendra un métier honnête pour » gagner sa vie. Je m’en charge. — La mère s’en est » rapportée à moi. Je les ai d’abord promenées pendant » deux jours. Il fallait entendre les exclamations, voir » l’ébahissement de Jeanne en présence de tant de » merveilles dont elle n’avait pas la plus petite idée. » Je m’amusais de sa stupéfaction. Mais ce n’était pas

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» le tout de lui montrer Paris ; il fallait tenir ina pro- » messe , et à vrai dire j’étais assez en peine. Une idée » m’est venue. J’ai pour ami un vicaire de Saint- » Sulpice, l’abbé Verneuil... Cela vous étonne d’ap- » prendre que j’ai un ami vicaire, maisc’est comme cela. » Nous avons été ensemble au collège; c’était mon meil- » leur camarade. Dieu sait combien de thèmes et de » versions nous avons faits de compagnie, chacun pour » une moitié ! Plus tard, nous avons continué de nous » voir; et quoique nous ne pensions pas toujours l’un » comme l’autre et qu’il perde quelquefois son temps » à me catéchiser, je ne l’en aime pas moins. J’ai été le » trouver. — L’abbé, lui ai-je dit, tu vas me venir en » aide (nous nous tutoyons toujours ), et je lui ai conté » mon embarras. 11 a réfléchi un instant : — Je crois » avoir ce qu’il te faut, m’a-t-il répondu ; et il m’a » parlé d’une maison honnête et sûre où l’on prend en » pension, à des conditions très-acceptables, des jeunes » Allés dont on fait de bonnes ouvrières. Il m’adonné » une lettre de recommandation pour la maîtresse de » la maison ; les arrangements ont été bientôt con- » clus ; Félicie est entrée avant-hier soir dans son » atelier de coulure, et sa mère est repartie hier matin. » Elle m’a recommandé d’avoir soin de ma filleule; » je ne demande pas mieux : mais vous sentez bien,

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» Mariquita, que je suis un singulier tuteur pour une «jeune fille. J’ai averti Félicie que mes occupations » ne me permettraient pas d'aller la voir souvent; mais » je lui ai promis que je me ferais remplacer par une » jeune dame en qui elle pouvait avoir toute con- » fiance: c’est vous dire assez que j’ai compté sur » vous ; ai-je eu tort?

» — Non, certes, René, bien au contraire, et je vous » remercie d’avoir songé à moi. Comme il faut que » vous me présentiez votre protégée, voulez-vous me » faire faire aujourd’hui môme sa connaissance ? — De » grand cœur, Mariquita; j’allais justement vous le » proposer. »

Tout en marchant, Mariquita exprima à René le désir qu’après quelques instants il la laissât seule avec Félicie. « Vous comprenez, lui dit-elle, qu’il me » sera plus facile de l’interroger, de deviner ses goûts, » son caractère. Quoique vous soyez son parrain , » j’imagine qu’elle sera plus à l’aise avec moi, quand » vous ne serez plus là. »

Ainsi qu’ils en étaient convenus, René, sous prétexte de quelque affaire, se retira. Il ne revint qu’au bout d’une heure. Mariquita avait bien employé ce temps ; scs manières gracieuses et bienveillantes , l’intérét qu’elle témoignait à Félicie lui avaient gagné tout de

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suite l'affection et la confiance de la jeune fille, qui, se sentant d’ailleurs le cœur bien gros maintenant qu’elle était éloignée de son pays et de sa mère, ne demandait pas mieux que de parler de ses chagrins pour tâcher de s’en consoler.

Quand ils furent de retour : « Félicie me plaît beau- » coup, dit Mariquita à René. Je la crois naïve et tout » à fait bonne. Elle paraît fort désireuse d’apprendre » vite son métier et promet de s’y appliquer de tout » son pouvoir. Je n’ai pu que l’encourager dans ses » bonnes résolutions. Mais pourquoi lui avez-vous » fait espérer, René, qu’à la fin de son apprentissage, » si vous étiez content d’elle, vous la marieriez peut- » être avec ce jeune homme de son village? — Au diable » la petite sotte ! s’écria René ; n’aurait-elle pas mieux » fait de retenir sa langue? Elle ne peut donc s’empê- » cher de parler de l’affaire qui lui lient au cœur? » Je lui avais pourtant recommandé le secret. — Lais- » scz-moi vous dire, René, que vous l’avez traitée » comme ces enfants qui pleurent et que l’on console » en leur faisant toutes sortes de promesses, parce qu’on » sait qu’ils les oublieront l’instant d’après. Vous avez » eu tort de lui donner une espérance qu’il n’est pas » en votre pouvoir de réaliser. — Et qui vous dit que » je ne pourrai pas tenir ce que j’ai promis? — Com-

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» ment donc vous y prendrez -vous pour faire ce ma- » riage ?

» — Mon Dieu, » dit René d’un air un peu embarrassé, « vous allez peut-être me traiter d’inconsidéré ; » mais ce qui est fait est fait, et j’avoue même que je » n’en ai pas de regret. Vous saurez donc que Jeanne » habite, depuis la mort de son mari, à quelques » lieues du bourg où est ma tante, une toute petite » maison dont je suis le propriétaire. La brave femme » voulait me payer un loyer ; mais, outre qu’elle a » assez de peine à vivre, je lui dois bien quelque » chose pour les soins qu’elle m’a donnés dans mon » enfance. Je n’ai jamais consenti, comme de juste, à » recevoir un sou. Tant qu’elle vivra, vous comprenez » bien que je ne la mettrai pas à la porte ; et elle ne » serait plus de ce monde que je ne me résoudrais pas » encore à jeter sur le pavé ma propre filleule. C’est » donc tout comme si je n’étais pas propriétaire. Ma » foi ! je me suis dit : Voilà une maison qui ne te rap- » porte , qui ne te rapportera rien ; pourquoi n’en » ferais-tu pas cadeau tout de suite à ceux qui l’occu- » pent? Pour toi, qui n’en tires aucun profit, cela n’a » point de valeur ; tu n’en seras ni plus ni moins riche. » Mais pour Jeanne, la maison et le petit jardin pour- » ront valoir un millier d’écus ; et je serais bien trompé

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» si le paysan ne consent au mariage de son fils avec » Félicie, une fois que Félicie aura la certitude d’un » héritage. Pour en avoir le cœur net, hier j’ai écrit à » notre homme et j’attends sa réponse. Vous voyez » donc qu’il n’y a plus à revenir sur ce que j’ai fait.

» — Et ce n’est pas moi qui vous engagerais à reve- » nir là-dessus, quand même vous le pourriez, dit » Mariquita. Si vous avez cru que je vous blâmerais, » oh! combien vous vous êtes trompé ! Mais j’ai pour- » tant un reproche à vous faire : vous avez manqué de » confiance envers moi. Voyez, si cette jeune fille » avait gardé le secret , j’en serais encore à ignorer ce » que vous avez fait. Mais je vous pardonne pourtant, » et de bon cœur. » Et elle lui tendit la main en souriant. S’il lui avait demandé de se mettre au piano, je suis tenté de croire qu’elle n’aurait trouvé aucun prétexte pour refuser. Ce soir-là, quand elle fut seule, ses pensées furent plus riantes; elle se disait encore, il est vrai , qu’il y avait dans René une lutte entre le bien et le mal ; mais elle comptait que le bien finirait par l’emporter.

Avec les gens d’humeur changeante, il est trop probable que le lendemain ne ressemblera pas à la veille.

Souvent femme varie ;

Bien fol est qui s’y (le.

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Je ne sais si ces deux vers, écrits, dit-on, par le roichevalier sur une des fenêtres du château de Fontainebleau, sont d’une vérité parfaite. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que beaucoup d’hommes ne sont pas exempts du défaut reproché aux femmes par François I er . Sans que j’aie besoin de citer d’autres exemples, René me suffira. Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis qu’il avait fait de si bonne grâce la libéralité dont Mariquila lui avait su gré, qu’il se plaignait devant elle avec amertume de sa situation précaire. « Ah! que la fortune est une belle chose! » ajoutait-il. Les gens riches ignorent leur bonheur. » Quel plaisir y a-t-il à vivre, si l’on n’a les mains » pleines d’argent? »

Mariquila l’écoutait avec froideur. René vit dans son silence une marque de désapprobation, et tout ce qui ressemblait à un blâme ne manquait pas de l'irriter. « Après cela, continua-t-il, je ne sais pas pourquoi » je me plains ; car il ne tient qu’à moi d’ètre fort à » l’aise, dès que je le voudrai. Je n’aurais qu’à » écouter ma tante. Savez-vous qu’elle ne cesse de » m’écrire, et qu’elle n’a pas renoncé à son idée de me » faire épouser Anastasie? Elle est obstinée, ma chère » tante ! Sans être aussi bien que vous, Anastasie n’est » vraiment pas mal, et elle apportera à son mari quel-

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