‹ Mariquita Louis JoubertChapitre 13 sur 25 · LE CARNAVAL. — LA PARTIE D’ÉCARTÉ · texte numérisé non relu

LE CARNAVAL. — LA PARTIE D’ÉCARTÉ

» que chose comme quinze mille francs de rente. Cela » n’est pas tant à dédaigner , et je connais plus d’un » honnête garçon qui s’en accommoderait fort bien. Si » l’on vous consultait, Mariquita, sur un projet de » mariage comme celui-là, quel conseil donneriez- » vous ?

» —11 est probable, » répondit-elle avec beaucoup de calme, « que l’on ne me consultera jamais ; jë n’aurai » donc pas d’avis à exprimer. — Mais encore, si l’on » tenait à avoir votre opinion? — Mon opinion , c’est » qu’on ne pose guère ces questions-là que lorsqu'on » a soi-même la réponse toute prête. A quoi bon dis- » cuter contre les goûts et les inclinations des gens ? » Chacun, je le suppose, cherche ce qui lui convient le » mieux. A ceux qui aiment avant tout l’argent, je » dirais : Allez à l’argent. Et si tel est leur bon plaisir, » quand même je n’aurais pour les en détourner qu’à » lever le doigt, je ne prendrais vraiment pas la peine » de le lever. Mais vous m’excuserez si je suis forcée » de vous congédier plutôt que d’habitude, Monsieur » de Cierfond. J’ai une de mes jeunes élèves malade ; » je tiens à aller prendre de ses nouvelles et à passer » quelques instants auprès d’elle , si cela ne la gêne » point. »

Elle avait le cœur ulcéré. « Que signifie ce nouveau

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» langage? se demanda-t-elle. Je n’ai pas de fortune à » lui apporter; si c’est pour lui un sujet de chagrin, » j’aime mieux qu’il le dise plus tôt que plus tard ; » mais qu’il le dise franchement et qu’il m’épargne » ses blessantes questions. Il n’a rien à craindre : je » n’essaierai pas de le retenir malgré lui. J’ai assez de » fierté pour ne vouloir que d’un époux qui s’estime » heureux de recevoir ma main, que je la lui présente » vide ou pleine. S’il faut rompre , ce n’est pas vous » que je regretterai, René de Clerfond, mais l’homme » que j’avais révé. »

Mariquita se croyait plus de courage qu’elle n'en possédait réellement. Mais l’inexcusable conduite de René allait lui donner la force qu’elle n’aurait peutêtre pas trouvée en elle-même.

Les derniers jours du carnaval étaient venus. Pour résister à la contagion de l’exemple au milieu d’une jeunesse turbulente et dissipée, il aurait fallu quelque empire sur soi-même. Mais René ne demandait qu’à s’étourdir , et il prit largement sa part des bruyantes folies auxquelles le conviaient ses compagnons. Il alla même jusqu’à chercher dans l’ivresse l’oubli de ses préoccupations. Le lundi , à la suite d’une orgie qui avait commencé le matin pour ne finir qu’à la nuit tombante, il se dirigeait avec une troupe d’étudiants

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vers les boulevards. Tout à coup une idée lui monta au cerveau ; il laissa scs camarades continuer leur chemin, et alla rue Notre-Dame-des-Victoires.

Mariquila venait d’allumer sa lampe ; elle lisait près de sa petite table, quand elle entendit frapper à sa porte. « Qui est là ? — C’est moi, René. » Saisie de la pensée que quelque accident imprévu était arrivé, elle ouvrit précipitamment; mais qui pourrait rendre sa surprise et son affliction, quand elle vit René entrer d’un pas lourd et chancelant, les vêtements en désordre, l'œil terne et trouble, la figure pourpre? Elle le considérait avec un muet étonnement : « Eh bien ! » oui, c’est moi, » lui dit-il, et sa langue était embarrassée ; « c’est moi ; est-ce que vous ne me recon- » naissez plus? Vous ne m’attendiez pas ! Ce n’est pas » aujourd’hui dimanche, je le sais bien ; mais en car- » naval on peut bien se permettre quelque chose de » plus. J’ai voulu vous faire une-petite visite. » Et il se mit à rire bruyamment. « Vous ne me dites pas de » m’asseoir, et pourtant je me sens les jambes toutes » brisées; votre appartement est perché diantrement » haut : je prends une chaise. Voyons, ne me regardez » pas avec cet air singulier. Qu’est-cc que je voulais » vous dire ? Ah ! j’y suis ! Nous sommes aux jours » gras. Tout le monde s’amuse dans Paris. Est-ce que

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