I.E CARNAVAL
LA PARTIE d’ÉCARTÉ. 1 69
» vous ne voulez pas courir un peu les rues? Je viens » vous prendre pour vous montrer les mascarades. » Sans compter que le bal de l’Opéra est fort curieux.
» — Je vous remercie, dit Mariquita. Vous pouviez » vous épargner la peine de monter. Je ne me soucie » nullement de voir les curiosités dont vous me par- » lez. — Et pourquoi? Est-ce la peur d’être rencontrée? Bah! vous n’avez qu’à mettre un masque. » Tiens, c’est une idée. Ça me rappelle le Domino » noir. Vous savez, la nonne Angèle qui se déguise » pour aller au bal, et qui chante:
» Oui, je suis ton bon ange
» Diable! je ne suis pas en voix aujourd’hui. C’est » vous qui chanteriez bien cela, si vous vouliez. Pour » en revenir à ce que je vous disais, faut-il que j’aille » vous chercher un masque, un domino ? Je connais, » tout près d’ici, un magasin des mieux approvision- » nés , et à bon compte, je vous assure. — Ni masque » ni domino, répondit-elle avec impatience. Je ne sor- » tirai pas, entendez-le bien. Je désire rester seule, » et je regrette que vous soyez venu m’interrompre. » — Allons, allons, je n’ai pas de chance. Vous n’étes » pas dans un jour de bonne humeur. Eh bien ! je m’en » vais. A vous revoir, Mademoiselle. »
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Il se leva ; déjà il avait la main sur la clef; il se retourna et regarda allen tivement Mariquita, qui, debout, attendait qu’il fût sorti. Ses yeux s’allumèrent : « Savez-vous, dit-il, que vous ôtes furieusement belle? » Vous avez tout le port d’une reine. Parole d’hon- » neur ! je ne connais dans tout le quartier latin et » dans ses alentours personne qui soit de moitié aussi » jolie. Il y aura de quoi être fier d’une femme comme » vous. » Et il se mit à rire de nouveau. « Retirez- » vous, Monsieur de Clerfond : vous êtes déjà resté » trop longtemps ; retirez-vous, je l’exige. — Oh! pas
» avant que je vous aie dit » Et il faisait mine de
se rapprocher d’elle : « Écoutez, reprit-elle vivement, » écoutez ce que je vais vous dire. Je ne sais si vous » songez réellement à faire de moi votre femme ; j’ai » le droit d’en douter; mais si vous faites un pas de » plus vers moi, ce jour sera le dernier où je vous » aurai parlé. Si vous voulez que je vous connaisse » encore, sortez, Monsieur de Clerfond! » Eld’un geste impérieux et indigné, elle lui montrait la porte. René parut hésiter un instant; mais vaincu par l’ascendant de la jeune lltle, il sortit sans dire un mot de plus.
« Et voilà celui auquel mon imagination avait prêté » tant de qualités chimériques ! s’écria Mariquita. » Combien me reste-t-il donc de découvertes à faire
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» pour qu’il m’inspire peut-être autant de mépris qu’il » m’a inspiré d’admiration? Éclairez-moi, mon Dieu, » sur le parti que je dois prendre ! »
Pendant qu’elle restait plongée dans la tristesse , que faisait René ? René, sentant vaguement qu’il était coupable , pour étouffer l’espèce de remords qu’il éprouvait, s'en alla rejoindre ses compagnons. La nuit se passa tout entière dans d’indignes amusements, nuit honteuse qu'il aurait voulu plus tard effacer de scs souvenirs. Sa raison acheva de se perdre dans les fumées du punch et dans les agitations tumultueuses du bal ; et le matin, à l’heure où les danseurs, pâlis par les fatigués de la nuit, se dispersent, semblables à des spectres, pour aller chercher le repos, René et ses amis de plaisir, éveillant de leurs chants et de leurs rires les honnêtes bourgeois encore endormis, s’en revenaient dans leur quartier. « Il fait grand jour, » dit Frédéric Derville; pourquoi nous coucher? » Venez plutôt chez moi ; nous jouerons. » Quelquesuns refusèrent ; mais la proposition fut acceptée par ceux qui n’étaient pas encore rassasiés d’émotions, et René était du nombre.
On fit apporter d’un café voisin des cigares, des liqueurs. On joua à l’écarté ; les paris s’engagèrent. Il n’y eut d’abord d’avantage marqué ni d’un côté ni de
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LA l'ARTIE D’ÉCARTÉ
l’autre. Mais la cliance finit par se prononcer en faveur de Frédéric : il était en veine de bonheur ; il passa huit fois de suite. René n’avait plus d’argent ; mais quand son tour revint, il reprit les cartes : « Cinquante » francs sur ma montre, dit-il. — Que diable veux-tu » que je fasse de ta montre? répliqua Derville. La » mienne est bonne et me suffit. Mets autre chose. » Une idée : il y a une Chilienne que tu nous caches : » je te joue l’honneur de lui être présenté. » René haussa les épaules. « Cinquante francs sur ma montre, » répéta-t-il.
La fortune semblait lui sourire : il avait déjà quatre points, tandis que son adversaire n’avait rien marqué. « Enfin , s’écria l’un des étudiants , voilà Frédéric » battu. — Pas encore, reprit celui-ci ; oh ! je ne m’ef- » fraie pas pour si peu, et la preuve, c’est que, malgré » les quatre points, je joue tout mon gain que voici » — -et il avait devant lui plus de cinq cents francs — « contre l’avantage de faire connaissance avec la Chi- » lienne. — Quelle bêtise ! murmura René. — Accepte » donc, accepte! » lui dirent ceux qui l’entouraient. — « Laissez-moi tous tranquille. — Il a peur, il a peur! » cria tout d’une voix la galerie. « — Voyons, je ne » recule pas, » continua Derville avec un regard provocateur. « Eh bien ! est-ce dit ? — Décide-toi donc,