‹ Mariquita Louis JoubertChapitre 15 sur 25 · LE CARNAVAL. — LA PARTIE D’ ÉCARTÉ · texte numérisé non relu

LE CARNAVAL. — LA PARTIE D’ ÉCARTÉ

» reprirent les parieurs ; crains-tu de perdre, couard ? » Va, tu gagneras. Oui, oui, c’est convenu, nous » acceptons pour lui. Allons, relève tes cartes. Tiens, » vois donc comme tu as beau jeu-! »

Il obéit machinalement. Il avait retourné le dix de trèfle. «Je propose, dit Derville. — Nous refusons,» répondit-on de l’autre côté. René avait la dame et le valet d’atout, le roi et la dame de cœur, le roi de pique. « Je » marque le roi, reprit Frédéric, et je joue le neuf de » carreau. » René coupa avec le valet et jeta sur la table la dame de cœur, qui fut prise par un septd’atout. «Je » joue le roi d’atout et j’abats, » dit Derville, en montrant le huit et le sept de carreau. René laissa échapper uneexclamation de colère. « Tu m’as refusé, deux points » pour moi ; me voilà à trois. Et de quatre, » dit-il en retournant le roi de pique. Le coup allait être décisif. René éprouva une sorte de commotion qui chassa en partie les vapeurs de l’ivresse ; il apporta à son jeu la même attention que s’il eût été de sang-froid. La première et la seconde levées furent pour lui ; mais il perdit les deux suivantes, et comme il ne lui restait plus qu’un huit de trèfle, la partie lui parut désespérée. Mais quand il vit son adversaire montrer le sept de trèfle : « Ah ! j’ai gagné ! » et il respira longuement. — «Tiens, ramasse tout, » dit Derville en pous-

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sanl avec humeur l’argent placé devant lui. — « M’as- » tu pris pour un misérable? s’écria René; est-ce que » tu as cru que je jouais sérieusement? Je ne veux pas » de ton argent; garde-le pour toi. » Et d’un violent coup de pied il renversa la table, dispersant ainsi dans la chambre ce qu’il avait convoité quelques minutes auparavant; puis il prit son chapeau et sortit, laissant tous ses compagnons stupéfaits.

« Est-il devenu fou? dit Frédéric; quelle est donc » la mouche qui le pique?

» — Au diable l’écarté ! » se disait René en rentrant dans sa chambre. « Ils ne m’y reprendront plus. » Quelle sotte idée j’ai eue là ! Cela tournait mal pen- » dant un instant ; mais j’en ai été quitte à bon mar- » ché. » Cette partie allait cependant avoir pour lui des conséquences qu’il n’avait point prévues.

Deux jours après, Mariquita recevait une lettre d’une écriture inconnue, sans signature, et ainsi conçue :

« Mademoiselle,

» Il n’est question que de vous dans notre monde ; » mais on se. plaint du mystère qui vous entoure : on » assure que si vous n’étiez pas indignement séques- » trée, vous seriez reconnue sans conteste pour la reine » du pays latin. C’est donc un véritable Othello que » ce René, pour vous tenir ainsi captive et vous priver » des hommages qui vous sont dus et vous attendent? » Mais ce tigre du Bengale finira, nous l’espérons, par » se civiliser ; il comprendra que la beauté est comme » la lumière, qui ne doit pas être mise sous le bois- » seau. Hier, nous avons vu le moment où vous ne

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» seriez plus pour nous une étrangère : cela dépendait » d’une intéressante partie d’écarté. Malheureusement » pour nous, René a sauvé son enjeu, et au lieu de » perdre le droit de vous connaître seul, il a gagné » cinq cents francs. Cinq cents francs, c’est peu de » chose sans doute, et les enjeux n’étaient pas égaux » quand on songe à toutes vos perfections. Mais vous » nous excuserez si nous n’avons pas risqué davan- » tage : les Rotschikls n’abondent pas dans nos para- » ges ; et quand on a pu réunir vingt-cinq napoléons » qui ne doivent rien à personne, on croit volontiers » chez nous que l’on a la Californie dans sa poche. » Nous ne renonçons pas à tenter de nouveau la for- » tune : la chance nous sera peut-être plus favorable » une autre fois. Quand nous aurons le bonheur de » vous posséder sur notre rive gauche,. si un ingrat » cessait de vous plaire, vous trouveriez mille adora- » leurs : vous n’auriez alors qu’à choisir. »

Mariquita laissa tomber de ses mains la lettre avec dégoût: « Quelle indignité! dit-elle. Comment peut- » on avoir le triste courage d’insulter une pauvre fille » que l’on ne connaît point, et sans défense? C’est un » ennemi de René qui m’écrit : que René puisse avoir » des torts, je ne le sais que trop ; mais qu’il soit

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» capable de la bassesse qu’on lui impute , non, je ne » l’admets pas. Les gens qui trouvent du plaisir à » m’outrager n'ont pas dû craindre de le calomnier. » Elle ramassa la lettre pour la jeter au feu : « Je ne peux » croire qu’il soit coupable, reprit-elle; mais si pour-

» tant Ah ! René! il y a six mois je mesurais défiée

» de tout le monde et de moi-même plutôt que de » vous, et j’aurais eu honte si j’avais pu un seul ins- » tant vous supposer coupable d’une lâcheté ; tandis » qu’aujourd’hui... Aujourd’hui est-ce ma faute si mal- » gré moi je deviens accessible au soupçon? Allons, il » fautéclaircir ce doute pénible : René se justifiera ; je » l’espère, j’y compte: il serait trop cruel pour moi de » m’étre si complètement trompée. Mais si par mal- » heur on ne l’a pas calomnié, quoi qu’il puisse m’en » coûter, mon parti est pris: je n’hésiterai plus. » Un peu de patience: bientôt je- saurai la vérité. » Et elle mit la lettre dans son secrétaire.

Elle attendit le dimanche dans une agitation que le lecteur comprendra aisément ; elle craignait et désirait tout à la fois voir arriver ce jour. « Enfin mes incerti- » tudes vonteesser! » pensa-t-elle quand elle entendit dans l’escalier un pas bien connu. Serait-ce la dernière fois qu’elle l’entendrait? L’explication qu’elle allait provoquer en déciderait. Son cœur battait forte-

ment; mais elle eut assez (l’empire sur elle-même pour reprendre l’extérieur calme qui lui était habituel. Elle avait eu soin d’éloigner la femme de journée.

Après quelques propos insignifiants : « Connaissez- » vous cette écriture? » dit-elle en montrant l’adresse de la lettre qu’elle avait reçue. René regarda : « Non , » répondit-il de l’air le plus tranquille et le plus naturel. Mariquita éprouvait déjà du soulagement. « Quelle est » donc cette lettre? ajouta-t-il. — Ouvrez-la, dit-elle; » vous pouvez, vous devez la lire. » Et pendant qu’il la parcourait, elle l’examinait attentivement. iyie le vit d’abord pâlir, puis rougir, et elle-même sentit son cœur se serrer. « Oh ! si je savais, » s’écria-t-il en froissant le papier, « quel est celui qui a osé vous écrire ! » Il a eu recours sans doute à une main étrangère , le » misérable ! — Misérable tant que vous voudrez , » reprit-elle; c’est toujours un rôle odieux que le rôle » de dénonciateur: mais enfin, ce qu’on m'écrit, est-ce » la vérité? — Mon Dieu, Mariquita, quel ton solen- » nell... Pouvez-vous croire?... Une lettre anonyme... » — Monsieur de Clerfond , point d’équivoque, point » de subterfuge. Je fais appel à votre conscience, à » votre honneur, à vos souvenirs de fils: au nom de » votre sainte mère, dont vous garderez toujours picu- » sement le culte, je veux l’espérer, à défaut d’autre

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» religion, et devant qui, m’avez -vous dit, vous

» n’avez jamais menti, ne mentez pas aujourd’hui

» Cette lettre est -elle l’œuvre d’un calomniateur? » Répondez. » Et eile attendait avec angoisse. René baissa la tête et garda le silence.

Mariquita se leva lentement. « Vous vous taisez, dit- » elle; c’est un aveu. Ainsi vous n’avez pas craint de » livrer à la risée de vos compagnons d’orgie une » innocente jeune fille qui n’avait eu d’autre tort (tort » bien grand, je le comprends maintenant) que de » vous accorder trop de confiance. Mais dans quels » termes leur avez-vous donc parlé de moi pour qu’ils » se croient autorisés à me poursuivre, dans ma soli- » tude, de leurs insultantes déclarations ? Vous m’avez » fait servir d’enjeu comme si vous pouviez disposer » de moi. J’aurais été ce que je ne suis pas, j’aurais «vraiment mérité la honte, que vous du moins » vous auriez encore eu le devoir de m’épargner. » Mais je peux vous regarder sans rougir, marcher le » front haut: qu’importe? Vous avez voulu me flétrir » et me faire passer dans l’esprit de vos amis pour une » de ces malheureuses que l’on n’a plus à respecter. » Je croyais avoir quelques droits à votre reconnais- » sance, et vous m’avez traitée comme un homme de » cœur ne traiterait pas sa plus mortelle ennemie.

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» Votre grand’mère (c’est vous-même qui me l’avez » appris) fut protégée par mon aïeul, qui lui sauva » l’honneur au péril de ses jours ; elle vous laissait une » dette à payer : croyez-vous l’avoir acquittée, quand » vous avez, autant qu’il dépendait de vous, jeté l’op- » probre sur la petite-fille de Jacques Walther ? »

L’accent de Mariquita, plus encore que ses paroles, révélait une profonde indignation. René semblait atterré. Il lit un effort sur lui-même : « Je suis cou- » pable, dit-il, je le reconnais ; mais vous me croyez » cependant plus coupable que je ne le suis. Si vous » saviez comment tout cela s’est passé ! J’ai été im- » prudent, irréfléchi, trop faible ; je me suis laissé » entraîner sans avoir conscience de mes actes, entrat- » ner sans aller cependant aussi loin que vous le pen- » sez; et voilà que vous me supposez d’ignobles inten- » tions que je n’eus jamais : oh ! vous êtes bien sévère ! » — Sévère ! reprit-elle; j’ai dit ce que vous aviez fait; » mais je n’ai pas qualifié votre conduite. Je m'en abs- » liens. Suis-je même sûre que vous pourriez encore » me comprendre? On en arrive quelquefois à ne plus » savoir distinguer le bien du mal.

» — Je suis donc bien déchu à vos yeux , » s’écria-t-il en se levant à son tour, «pour que vous méjugiez dé- » sonnais incapable d’un sentiment d’honneur. Jeserais

» un véritable monstre, que vous ne me traiteriez pas » autrement. » Il marchait avec impétuosité dans la chambre. Tout à coup il s’arrêta brusquement : « Mais » vous-même vous ne pouvez croire ce que vous dites; » non, vous ne le croyez pas , Mariquita. Si voire lan- » gage était l’expression exacte de votre pensée, vous » auriez eu peur de moi ; vous ne m’auriez pas »> attendu, seule ; mais vous n’avez pas craint, et vous » avez eu raison.

» — Vous craindre ! reprit-elle avec fierté. Je ne » vous crains plus depuis qu’en cessant de vous estimer v j’ai cessé du môme coup de vous aimer. Je puis bien » vous le dire maintenant : il y a eu un temps où vous » possédiez toutes mes affections, plus que je n’aurais » osé vous l’avouer; et la seule pensée que je serais » votre femme me rendait heureuse. Mais aujourd’hui » il n’en est plus de même : je ne vous connaissais pas, » je vous connais ; et l’unique grâce que vous puissiez » encore attendre de moi, c’est que j’essaie de vous » oublier.

» — M’oublier, Mariquita! Ah ! ne me punissez pas » aussi cruellement. C’est une menace ; mais dites- » moi que vous ne l’exécuterez pas ; dites-le moi, je » vous en conjure. Que faut-il faire pour obtenir mon » pardon ? Quoi que vous ordonniez, j’obéirai.

» — Je n’ai rien à vous ordonner, répondit-elle , ni »même à vous demander. Désormais nous devons » vivre étrangers l’un à l’autre. »

Le ton avec lequel elle venait de s’exprimer fit comprendre à René que sa résolution était plus fermement arrêtée qu’il n’avait pu le supposer. « Quoi 1 s’écria-t-il, » nous séparer ! ne plus nous connaître ! Vous me » signifiez froidement mon congé, et vous voulez me » faire croire qu’il y a eu un temps où vous m’aimiez ! » Non, cela n’est pas. Si vous m’aviez jamais aimé, » est-ce que vous pourriez vous montrer aussi com- » plôtement inexorable ? Est-ce qu’à défaut d’un autre » sentiment pour moi vous ne garderiez pas au moins » quelque pitié? Car enfin que deviendrai-je? J’avais » compté sur vous, vous le savez, pour m’aider à me » vaincre moi-môme ; vous m’êtes nécessaire, et voici » que vous m’abandonnez, que vous me repoussez. Je » n’ai pas ces vertus dont vous êtes orgueilleuse, c’est » possible; mais je sais mieux aimer que vous, et je ne » peux pas reprendre à mon gré l’affection que j’ai don- » née. Vous me déchirez le cœur, et vous ne daignez » même pas vous apercevoir que vous le déchirez. Non, » vous dis-je, vous ne m’avez jamais aimé. Quand on » aime, on pardonne, puis on pardonne encore, on par- » donne toujours. Mais vous, vous êtes inflexible : pas

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» un regret, pas une hésitation! Que voulez-vous que je » fasse, au nom du Ciel ? Faut-il vous prier à genoux? » Changez votre arrêt ; quelque punition que vous » m’infligiez, je m’y soumets : mais ne me condamnez » pas au supplice de ne plus vous voir. Voulez-vous » me rendre à toujours malheureux? Soyez miséricor- » dieuse, Mariquila ! »

Dans le langage de René éclatait un désespoir si vrai, que la jeune fille en fut touchée malgré elle. Mais elle ne laissa rien paraître de la faiblesse qu’elle se reprochait intérieurement. « Monsieur de Clerfond,» reprit-elle d’une voix ferme, « pourquoi prolonger des » explications inutiles ? Libre à vous de croire tout ce » que vous voudrez de mes sentiments dans le passé. » Tant que je me suis flattée de l’espoir que je pourrais «quelque chose sur vous, j’ai supporté, sans me » plaindre, bien des déceptions et des chagrins ; je me » disais, pour me consoler et m’encourager, qu’un » jour viendrait où, rendu à vous-même, je vous » retrouverais tel que vous m’étiez d’abord apparu. Je x me trompais. Si ce chapelet, que je ne dois plus con- » server et que je vous rends, pouvait parler, il vous » dirait combien de fois j’ai prié pour vous. Je conti- » nuerai de prier sans doute, mais comme on prie » pour quelqu’un que l’on ne doit plus revoir. En me

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» faisant souffrir cruellement il y a six jours, vous » m’aviez plus que jamais éloignée de vous. Pourtant » tout rapprochement n’était pas encore impossible. » Aujourd’hui il est trop lard. Tout est fini entre nous. » Adieu, Monsieur de Clerfond. »

René l’écoutait avec un air sombre. « Votre décision » est donc irrévocable? — Oui. Ne l’avez-vous pas » compris? » dit-elle. 11 resta immobile un instant; puis il prit le chapelet qui était resté sur la table, le regarda et murmura à voix basse : « Rien que dessou- » venirsl » et ses yeux devinrent humides. Il se dirigea vers la porte ; il s’arrêta encore : « Est-ce donc » ainsi que nous devions nous séparer ? Si jamais vous » apprenez, » ajouta-t-il avec un accent de reproche, « qu’il m’est arrivé malheur, n’oubliez pas, Mariquila, » qu’il ne faudra en accuser que vous-même. » Et il sortit.

Dès que René eut disparu , Mariquita sentit que la force qui l’avait soutenue l’abandonnait. Elle se laissa tomber sur un siège, se couvrit les yeux de ses mains. « Il est donc parti pour ne plus revenir! s’écria-l-ellc. » Tout est terminé. J’avais fait un rêve : combien est » triste le réveil ! O René ! si pourtant vous l’aviez » voulu... » El elle resta jusqu’à la nuit plongée dans ses tristes pensées. Le soir, au moment où elle allait

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