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s’agenouiller pour prier, elle chercha instinctivement le chapelet: « Ah ! je ne l’ai plus, dit elle en soupi- » rant. Tl l’a repris. N’imporlc; prions toujours pour » lui ; plus que jamais peut «'Ire il a besoin de prières.»
Hors de lui, désespéré, René en s’éloignant de Mariquita alla au hasard. A voir sa démarche incertaine , son air farouche, beaucoup de passants purent deviner un malheureux en proie à une passion violente. Mille projets contradictoires, mille idées se croisaient dans sa télé. Il marcha ainsi pendant plusieurs heures. Il reprit enfin un peu plus de calme. « Je finirai parcon- » naître l’infâme qui m’a trahi, se disait-il, et je me » vengerai. » Puis il pensa qu’avec le temps l’indignation de Mariquila tomberait et qu’il pourrait rentrer en grâce. « Elle m’a aimé, elle-même me l’a dit; » pourquoi, si je lui donne des preuves d’un repentir » sincère, pourquoi ne me pardonnerait-elle pas ? »
Dès ce jour il commença à se détacher peu à peu de ses compagnons, et chercha dans le travail un asile contre les pensées qui venaient l’assiéger. Au bout de trois semaines, incapable de résister plus longtemps à son désir de revoir Mariquila, dut-elle t'humilier de son dédain , il alla rue Nolre-Dame-des-Victoires un matin. La jeune fille avait changé de logement; on ne put lui dire où elle habitait. Elle avait donc voulu le
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fuir, lui faire perdre sa trace. Il sentit s’en aller une partie de ses espérances. « N’importe, je tenterai tout, » dit-il ; et si j’échoue , eh bien ! après nous verrons. » Il s’agit maintenant de la retrouver. Elle a oublié » que je sais l’institution où elle donne des leçons. » Et il en prit aussitôt le chemin. On lui dit que M lle Walther se trouvait dans la maison, mais qu’elle allait bientôt en sortir ; et on lui proposa de l’attendre au parloir, ce qu’il accepta.
Quelques instants après Mariquita entra. Elle tressaillit à sa vue; mais comprimant aussitôt cette première émotion: « En vérité, Monsieur, lui dit-elle, » j’ai le droit d’être étonnée et blessée de vous trouver » ici ; je croyais m’ètre assez clairement expliquée » pour être désormais à l’abri de vos poursuites. » René se sentit mal il l’aise ; la froide réserve. de Mariquila le déconcertait plus que ne l’aurait fait sa colère. « Je suis venu, répondit-il... Il faut que je vous parle... » J’ai tant de choses à vous dire. . Je ne sais vraiment » par où commencer. D’abord je vous dois de l’ar- » gent; je veux m’acquitter. Je ne peux vous payer » aujourd’hui ; mais si vous voulez me faire connaître » vos intentions... — N’est-ce que cela, Monsieur? » reprit Mariquita ; vous pouviez vous épargner cette » démarche. Je regretterais qu’une question de cette
» nature nous obligeât à conserver des relations qu’il » est de notre intérêt à tous les deux de ne pas pro- » longer un jour de plus. M. Gérard, ou tel autre que » vous voudrez, pourrait nous servir d’intermédiaire >» pour régler cette affaire d’argent, quand vous serez » en mesure de la régler. Je désire tellement éviter » toute occasion de me rappeler le passé , que j’aime- » rais mieux , je l’avoue, ne plus entendre parler de » cette somme , que de me risquer à l’une de ces » entrevues, pénibles sans doute pour vous comme » pour moi.
» — C’est-à-dire , s’écria René d’une voix altérée, » que vous me feriez plutôt l’aumône de votre argent » que de votre présence. Vit-on jamais plus de mépris? » Mais je veux me justifier, je yeux... — Monsieur de » Clerfond, dit avec fermeté Mariquila, brisons là: à » quoi ben des explications inutiles? — Maisj’ai résolu » de vous les donner, ces explications ; je suis venu » pour vous parler, je parlerai. » René avait élevé la voix; il gesticulait avec force: « Après les promesses » que vousîR’aviez faites... — Je me retire, Monsieur, » dit Mariquita. — Oh! vous ne vous en irez pas » ainsi; il faut que vous m’entendiez, je le veux ! » s’écria-t-il en courant à elle et en la saisissant par le bras. Elle le regarda fixement : « Prétendez-vous
» descendre maintenant jusqu’à la violence? Laissez- » moi. » Il abandonna le bras qu’il tenait : « Vous ne » voulez pas m’écouter aujourd’hui, soit ; mais vous » me retrouverez sur votre chemin , » lui cria-t-il tandis qu’elle sortait, et lui-même il se précipita hors du parloir comme un insensé.
Cette scène avait eu des témoins curieux ; elle fut racontée avec force commentaires ; aussi le billet suivant, écrit par la maîtresse d’institution, arrivait deux jours après à l’adresse de la pauvre Mariquila :
« Mademoiselle,
» Je ne sais pas quelle espèce de droits s’imagine » avoir sur vous cet étourdi qui est venu, avant-hier, » faire un si fâcheux éclat. Je suis certaine que vous » êtes la première à le regretter. Je ne veux pas cher- » cher si vous avez ou non des torts. Mais le public est h sévère pour nos maisons ; et les familles exigent, » avec raison, que le soupçon même ne puisse atteindre » aucune des personnes qui se vouent à l’éducation de » la jeunesse. II est de mon devoir de prévenir le retour » de semblables choses. Vous ne serez donc pas sur- » prise, Mademoiselle, d’apprendre qu’à partir d’au- » jourd’hui je suis forcée de renoncer à vos scr- » vices.
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» Je vous envoie, ci-joint, ce qui vous est redû pour » les diverses leçons que vous avez données. »
Le premier mouvement de Mariquita fut de courir à la pension pour se justifier. L’idée qu’on pût avoir un doute sur sa vie la révoltait. Mais elle ne put, malgré ses instances , être admise devant la maîtresse, qui n’était pas visible, lui répondit -on. Elle comprit qu’elle venait se heurter contre d’invincibles préventions. Comment, d’ailleurs , à supposer qu’on eût daigné l’entendre, comment expliquer, sans que la malveillance pût s’emparer de ses aveux, les rapports qu’elle avait eus avec René ? Elle se résigna donc en soupirant à subir l’humiliation à laquelle elle ne pouvait se soustraire. Le souci de sa réputation avait d’abord étouffé en elle toute autre pensée ; mais le malheur de certaines situations, c’est qu’il faut compter avec toutes les nécessités de la vie. Mariquita dutsonger à retrouver ailleurs les leçons qu’elle venait de perdre. Elle alla frapper à la porte de diverses institutions; mais elle n’avait plus personne pour la recommander, et partout on éconduisait cette inconnue qui, se présentant toute seule, semblait n’offrir aucune garantie.
Huit jours s’étaient ainsi écoulés en actives mais
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inutiles démarches. Mariquita commençait à se décourager, et se demandait avec anxiété ce qu’elle deviendrait quand ses faibles ressources seraient épuisées. Elle crut un moment que ses sollicitations allaient obtenir enfin un heureux succès. Dans une pension du faubourg Saint-Germain on l’écoula avec intérêt; on lui demanda si elle avait déjà donné des leçons, dans quelle maison ; et on l’engagea à revenir le lendemain , en lui faisant espérer une réponse favorable. Mais quelle fut sa déception le jour suivant, quand elle se vit remercier assez sèchement. Il était clair qu’on avait été aux informations, et que les renseignements donnés sur elle avaient été désavantageux.
Elle se retira consternée: « Je vois bien, pensa-t- » elle, que l’on ne m’acceptera plus nulle part comme » maîtresse; il n’y faut plus songer. Mais que faire? » mon Dieu ! que devenir? » Absorbée dans ses tristes réflexions, elle ne s’apercevait pas que depuis quelque temps un homme marchait à côté d’elle. Tout à coup il lui adressa la parole: elle se retourna; elle ne le connaissait point; mais son air hardi et insolent lui fit horreur; et sans avoir entendu distinctement ce qu'il lui disait, elle en devina assez pour s’éloigner précipitamment avec effroi. 11 cessa de la suivre. Elle abaissa sur son visage un voile épais. « N’est-ce donc
» pas assez de ma pauvreté ? » se demanda-t-elle avec amertume. « Faut-il me voir encore exposée aux in- » suites du premier venu ? » Et elle frémit en songeant aux dangers de toute espèce qui entourent une jeune tille seule à Paris.
Égarée dans un quartier qu’elle ne connaissait pas, Mariquila eut quelque peine à retrouver son chemin. Le soir était venu. Elle s’arrêta, pour se reposer un instant, sur le pont des Arts. Le ciel était sombre et chargé de nuages; l’obscurité croissante semblait faire briller d’un plus vif éclat les deux longues rangées de gaz qui bordaient à perte de vue l’un et l’autre quai. Entre ces deux lignes de lumière, la Seine, à demi éclairée, roulait ses eaux grossies par des pluies récentes. Le pont était presque entièrement désert en ce moment ; mais on entendait des deux côtés ce bruit tumultueux et confus d’une grande population.
« Que Paris est vaste ! se dit Mariquita ; combien de » familles y vivent ! » Mais elle songea aussitôt que, de toutes ces familles, il n’en était aucune qui fût la sienne. « Oui, ajouta-t-elle, dans une immense cité on » peut trouver l’isolement. De tant de gens que je » rencontre sur mon passage, qui est-ce qui me con- » naît? qui est-ce qui s’intéresse à moi? Je suis mal- » heureuse , et je n’ai personne qui me vienne en
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» aide, personne à qui je puisse seulement confier mes » chagrins. » Puis elle se rappela qu’il y avait juste un an qu’elle était entrée dans Paris. « Que ces deux jours » se ressemblent peu ! murmura-t-elle , et comme on » vieillit en une année ! Simple et ignorante que » j’étais, je m’imaginais que je pourrais toujours vivre » honnêtement de mon travail, et demain... demain » je serai peut-être aussi misérable que le pauvre qui » tend la main. Encore si je n’avais à souffrir que de » mon indigence. Mais se sentir blessée dans ses affec- » lions ! Comme il a trompé ma confiance ! O René, » René! vous ne saurez jamais tout le mal que vous » m’avez fait ! Mais en quoi ai-je donc mérité mes af- » flictions? Mon Dieu, pourquoi m’accablez-vous ainsi? » Vous n’avez pas mesuré l’épreuve à ma faiblesse : » c’est trop d’infortunes à la fois ! » Laissant enfin un libre coure à sa douleur, elle appuya son front sur le parapet et pleura amèrement: « Ne vaudrait-il pas » mieux être morte ? Il nous est interdit de disposer » de nous-mêmes ; mais si ce pont pouvait s’écrouler » sous mes pieds ! » Et elle regardait la Seine qui coulait rapide et bruyante : « S’il apprenait tout à coup, » continua-t-elle, que je suis morte et que l’on vient de » retrouver mon corps, aurait-il au moins quelques » regrets ? Peut-être il se souviendrait de ces jours
» irop tôt passés par sa faute , et pleurerait la pauvre » Mariquita. Suivrait-il mon cercueil au cimetière? » S’il pouvait avoir assez de regrets pour revenir à » une vie meilleure, même sous la terre, il me semble » que je lui pardonnerais et que je reposerais plus » heureuse. » El ses larmes coulèrent de nouveau.
Mariquita avait été surprise un instant par le découragement; mais c’était une de ces natures vaillantes qui ne se laissent pas longtemps abattre; et puis elle avait, pour se relever et se soutenir, sa foi en la Providence : « Allons, dit-elle en essuyant ses yeux, point » de ces désespoirs lâches et impies. Que votre volonté » soit faite, mon Dieu ! Si tout m’abandonne, vous ne » m’abandonnerez pas, vous qui veillez môme sur le » passereau. »
Elle rentra chez elle, triste mais résignée. Dès le lendemain, comprenant qu’il fallait renoncer aux leçons, elle résolut de chercher d’autres moyens d’existence, et d’utiliser, pour gagner sa vie, son habileté dans les travaux à l’aiguille. Elle alla trouver la maîtresse de la maison où habitait Fêlicie ; et après lui avoir exposé en quelques mots la situation fâcheuse où elle se trouvait réduite, elle lui demanda de l’occuper. M me Perceval, dès la première fois qu’elle avait vu cette étrangère aux manières simples et dignes , avait
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senti pour elle de la sympathie. Elle s’empressa de lui procurer de l’ouvrage ; et Mariquila remplit sa tâche avec assez de succès, pour qu’au bout de quelques jours M roc Perceval lui proposât de diriger un de ses ateliers. Mariquita accepta: elle venait le matin, elle retournait le soir ; mais quoique son salaire fût plus élevé que celui d’une ouvrière ordinaire, elle dut s’imposer des privations et borner ses dépenses au strict nécessaire. Pour ajouter un peu à son faible gain, souvent, après une journée de fatigues, elle emportait de l’ouvrage et travaillait dans sa chambre jusqu’à une heure assez avancée de la nuit. Elle se soumit sans murmurer à cette vie nouvelle, comme si elle n’en avait jamais connu d’autre ; heureuse encore si elle avait pu chasser les souvenirs !