RENÉ
mieux que de lui donner toute sa confiance, si elle avait su descendre, en lui parlant, de la chaire où elle aimait tant à monter. Par malheur, aussitôt les vacances venues, M Uo Aurore reprenait consciencieusement son rôle d’inflexible pédagogue ; les admonestations, pour le moindre sujet, recommençaient de plus belle. René ne dissimulait qu’avec peine son impatience. Longtemps il s’élail contenu, mais il finit par se mettre en révolte ouverte; et un jour, comme à propos de je ne sais quelle peccadille, sa tante l’avait assommé plus que de raison avec un interminable discours : « Ma tante, dit-il en l’interrompant » d’un air assez dégagé, les plus longs sermons de » notre aumônier n’ont jamais que trois points. Je » voudrais qu’il en fût de même ici. » M lle Aurore, stupéfaite de cette atteinte à son autorité, resta quelques instants muette d’indignation : « Malheureux, » s’écria-t-elle enfin, tu oses me manquer de respect ! » Tu m’insultes, moi qui te sers de mère ! Voilà donc » le prix que je devais recevoir de mon dévouement ! » Retire-toi, enfant dénaturé, monstre d’ingratitude ! » René se leva et fit un pas vers la porte. « Où vas-tu? » — Dansle jardin, matante, jusqu’àce que votre colère » soit passée. — Va dans ta chambre. Tu y resteras » au pain et à l’eau, et tu n’en sortiras qu'après un
L’ARRIVÉE. — RENÉ
» châtiment exemplaire , serpent que j’ai réchauffé » dans mon sein. » Pâle et frémissant de fureur, René sortit.
Il venait à peine de se retirer, quand M. Gérard arriva. M lle Aurore, encore tout exaspérée, lui raconta, avec force exclamations, l’inqualifiable conduite de son neveu. « Ah ! il veut se révolter, dit-elle, mais je » saurai le réduire. » M. Gérard devina aisément que si René cherchait à secouer le joug, c’est que le joug devenait sans doute insupportable. Mais il se garda bien de laisser voir ce qu’il pensait ; c’eût été jeter de l’huile sur le feu. Il se contenta d’exprimer le désir de voir le coupable ; et, avec l’assentiment de M 11 ® Aurore, il alla dans la chambre du jeune homme. En entrant, il fut frappé du désordre qui s’offrit à ses yeux: les meubles étaient renversés ; des papiers , des livres déchirés jonchaient le parquet. Au bruit des pas, René s’était retourné, le regard enflammé, les traits contractés par la colère ; et avant que M. Gérard eût ouvert la bouche : « Ne me dites rien, s’écria-t-il, je » ne veux rien entendre! Qu’on me remmène au » collège jusqu’à mes vingt-et-un ans. Qu’on ne me » parle plus d’elle : je ne veux plus ni la voir ni la » connaître. » M. Gérard joignit les mains, et d’un air de profonde commisération : « Mon enfant ,
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» qu’aurait dit ta pauvre mère, qui t’aimait tant, de te » voir dans un pareil état ? » Au souvenir que son tuteur venait d’évoquer, René changea subitement de visage ; il baissa la tête, porta son mouchoir sur ses yeux, et d’une voix étouffée: « Ah! si ma mère avait » vécu, cela ne serait jamais arrivé. » Et il se mit à sangloter. M. Gérard laissa passer cette première explosion de larmes sans dire un mot. Puis s’approchant et prenant la main de René : « Mon cher enfant, » dit-il, chacun a sa manière d’aimer ; mais tu ne » peux douter de l’affection de ta tante. Tu lui dois » beaucoup ; lu l’as contristée. Allons, viens avec » moi ; dis-lui combien tu regrettes de lui avoir » manqué. Viens, au nom de ta mère. » René vaincu le suivit sans résislance. Aux premières paroles qu’il prononça, en voyant la douleur empreinte sur ses traits, sa tante eut un bon mouvement: elle l’embrassa et la réconciliation fut faite. Mais il étai 1 difficile que la paix fût de longue durée. M llc Aurore pouvait se laisser surprendre une fois par l’émotion; mais, ainsi qu’elle s’en glorifiait, elle aimait mieux obéir à des principes qu’à des sentiments.
Quand René fut sorti du collège, il alla à Paris pour y étudier la médecine. Paris est un séjour où les meilleures intentions risquent fort de ne pas tenir
l’arrivée.