‹ Mariquita Louis JoubertChapitre 3 sur 25 · RENÉ · texte numérisé non relu

RENÉ

longtemps. 11 m’en coûte de l’avouer, mais il faut avant tout être véridique. Entraîné par l’âge et par les exemples qu’il avait sous les yeux, le jeune étudiant s’oublia. Informée des écarts de sa conduite, sa tante lui adressa de sévères mercuriales, mais en vain : elle n’avait pas su se ménager à temps cette influence, qui, librement acceptée, survit, dans la plupart des familles, à l’autorité légale et la remplace. René, devenu majeur, entendait user complètement de son indépendance. Les fautes s’accumulèrent, et en môme temps les dettes. M lle de Clerfond avait fait jusque-là tous les frais des études de son neveu : irritée, elle lui signifia qu’il n’eût plus à compter, pour continuer sa vie de désordres, sur l’argent qu’elle lui enverrait. Mais René pouvait disposer de sa propre fortune : elle n’était pas considérable, il est vrai ; car son père, engagé dans des spéculations importantes, avait laissé des affaires gravement compromises par sa mort, et dont la liquidation devait entraîner de grandes pertes. M. Gérard, dépositaire des débris de cette fortune, fit bien quelques représentations au jeune homme ; mais il en comprenait lui-mème l’inutilité. Les demandes d’argent se répétèrent souvent. Au bout de cinq ans, René n’élait pas encore docteur, et le notaire dut lui écrire qu’il se hâtât d’acquérir le diplôme qui pouvait

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lui donner du pain, car il ne lui restait plus guère que trois mille francs.

Quand notre étudiant reçut cette lettre, il était dans une de ces heures où la satiété amène le dégoût du plaisir. Les âmes, môme les plus courbées vers la terre, se relèvent encore quelquefois : or, René était de ceux qui ne s’abaissent que par accident ; la corruption avait pu le toucher, mais non le pénétrer tout entier. Il résolut de rompre avec cette vie qui lui pesait. Un de ses amis, qui allait dans l’Amérique du Sud tenter le commerce, était venu le voir, et lui proposa en riant de l’accompagner pour exercer la médecine au Chili. Quoiqu’il n’eût pas subi ses derniers examens, René possédait cependant des connaissances assez étendues. La jeunesse est aventureuse : le désir de mener une existence nouvelle, l’attrait d’un voyage en pays lointain, l’espoir de se faire par son travail une honorable position, et de se réhabiliter ainsi aux yeux de ceux dont il sentait qu’il avait mérité les justes reproches, tout se réunissait pour amener René à faire d'une proposition en l’air un projet sérieux. Au grand étonnement de son ami, il se décida à partir avec lui. Quelques jours après, ils s’embarquaient ensemble. Avant de quitter la France, notre émigrant avait écrit û sa tante et à M. Gérard.

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En annonçant à M ,le Je Clerfond sa résolution , il la remerciait en termes convenables, quoique un peu froids, des soins qu’elle avait eus pour lui; il ne laissait rien pressentir quant à l’époque de son retour. Il se montrait plus affectueux envers M. Gérard, et lui exprimait le vif regret de n’avoir pu au moins, avant le départ, lui serrer la main.

Arrivé au Chili, le succès avait répondu à ses espérances : quelques cures heureuses avaient établi sa réputation ; qui ne se serait intéressé d’ailleurs aux débuts d’un jeune médecin qui se recommandait tout d’abord par son extérieur et ses manières aimables ? Ce n’est pas chose indifférente, même pour un disciple du grave Hippocrate, d’être ce qu’on appelle un beau garçon. Or, si peu vaniteux que fût René, il ne pouvait absolument ignorer (car il s’était regardé quelquefois dans la glace) que sa taille élevée et bien prise , sa figure ouverte , ses traits réguliers , ses cheveux bruns naturellement bouclés, ses yeux grands et vifs, l’air de force et de santé répandu dans toute sa personne, faisaient de lui un charmant cavalier. Son miroir ne le lui aurait pas dit, que l’attention dont il était souvent l’objet aurait suffi pour l’en instruire. Mais il n’en devint pas plus présomptueux. Il n’eût tenu qu’à lui de s’établir avantageusement : plus d’une

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mère lui aurait volontiers accordé sa fille, et la fille n’aurait pas démenti la mère. Mais il n’eut pas une seule minute l’idée du mariage. Peut-être, à son insu même, le souvenir de la patrie absente venait-il fermer son cœur à de tendres affections. Peu à peu il éprouva les regrets de l’exil. Aussi, au bout de deux ans, céda-t-il sans trop de contrainte aux lettres pressantes de M lle Aurore. Elte s’était reprise pour lui, M. Gérard aidant, d’un accès de tendresse : « Je n’ai » que toi de neveu, lui écrivait-elle; je ne suis plus » jeune: laisseras-tu toujours seule ta pauvre vieille » tante? D’ailleurs te voilà devenu raisonnable, je » l’espère. Tout sera oublié. Reviens. » Le digne notaire ajoutait ses instances à celles de M n ° de Clerfond , dont il exagérait peut-être les bonnes dispositions. « Son caractère se modifie, disait-il ; elle » est de la nature des vins généreux qui s’adoucissent » avec les années. Et puis, avec ses fermiers, elle a » des affaires par-dessus la tête : tu peux lui venir en » aide. A ton âge , ta présence lui est nécessaire. » Abandonneras-tu, quand elle te réclame, quand elle » a besoin de toi, celle qui a été la sœur de ta mère? » René s’embarqua donc pour revenir en France.

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