MARIQUITA. - L’ENTRÉE CHEZ M"” AURORE
La jeune fille qu’il rencontra sur le bâtiment n’avait jamais quitté le Chili, sa terre natale ; mais elle était d’origine française. Son père, M. Wallher, commis dans une maison de Bordeaux, s’était fait remarquer par son zèle et son intelligence. Investi peu à peu de toute la confiance de M. Georgel, son patron, et admis dans son intimité, il en vint à aimer la fille unique du négociant, née d’un premier mariage, et fut aimé d’elle. Espérant que les services qu’il pourrait rendre feraient oublier la différence de fortune, il hasarda une demande que le père, livré à ses seules inspirations, aurait peut-être accueillie ; mais la belle-mère la fit rejeter. Le commis dut quitter la maison ; mais, quoique séparés, les deux jeunes gens n’en conservèrent pas moins l’un pour l’autre
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l’affection qu’ils s’étaient promise. Retenu presque toujours au dehors par ses affaires, et subissant d’ailleurs complètement l’ascendant de sa seconde femme, le négociant ne se doutait même pas que sa fille eût à souffrir en son absence. Aussi fut-il surpris et indigné quand celle-ci, arrivée à l’âge où elle pouvait disposer d’elle-méme, lui déclara, pour échapper au joug de sa belle-mère , qu’elle était décidée, malgré toute résistance contraire, à se marier. Les conseils de quelques amis prévalurent en cette circonstance sur ceux de M me Georgel. Pour éviter un éclat fâcheux, le père se résigna à donner un consentement par écrit ; mais il ajouta que désormais il ne voulait plus voir sa fille.
Les ressources des deux nouveaux époux étaient assez bornées. Mais entreprenant comme l’était M. Walther, il voulut, ainsi que plusieurs de ses compatriotes, aller tenter la fortune au Chili. Ses affaires prospérèrent d’ahord, et en peu d’années il se trouvait possesseur d’une honnête fortune. Une fille, que sa femme avait mise au monde quelques mois après leur arrivée, et qu’ils avaient nommée Marie- Quita, ou, comme on l’écrivait plus souvent, Mariquila, ajoutait à leur bonheur. Mais des désastres inattendus vinrent les frapper. Un de ces incendies si fréquents
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au Chili dévora en quelques heures le fruit de ces premières années de travail. Il fallut recommencer péniblement, et avec des alternatives de succès et de revers, l’œuvre interrompue. Mariquila cependant devenait grande, et son père put se demander avec inquiétude dans quelle situation il la laisserait, s’il venait à succomber à la peine. Il ne fallait pas compter sur l’aide de M. Georgcl : quoiqu’il eût consenti à répondre quelquefois aux lettres de sa fille, il restait implacable dans son ressentiment.
Les fatigues et les anxiétés avaient sourdement miné M. Walther. Incapable désormais d’opposer une longue résistance à la maladie qui viendrait l’assaillir, il fut emporté en trois jours par un accès de fièvre. A la nouvelle de cette mort, M. Georgel, depuis deux ans veuf pour la seconde fois, écrivit à sa fille de revenir. Mais ce fut Mariquila qui lut ces lignes ; sa mère n’avait pu résister au chagrin et avait suivi de près son mari dans la tombe.
Aidée des amis de son père, Mariquita, qui, dans ces tristes circonstances, malgré sa douleur, ne s’était pas laissée abattre, put, les affaires de succession une fois réglées, recueillir le peu qui lui restait. Dans l’intervalle, elle avait éprouvé quelques consolations d’une lettre qu’elle avait reçue , lettre affectueuse par
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laquelle son grand-père la pressait de quitter le Chili pour venir se joindre à lui, et unir, comme il le disait, leurs deux solitudes. Les préparatifs furent bientôt achevés ; l'orpheline avait hâte de retrouver un protecteur.
En voyant dans le vaisseau, vêtue d’habits de deuil, cette jeune tille au visage sérieux, René se souvint qu’il l’avait quelquefois remarquée à l’église de Santiago, où elle priait, agenouillée à côté de sa mère, avec un pieux recueillement. Élait-ce de sa ferveur toute seule qu’il avait été frappé? Je voudrais pouvoir le dire, pour l’édification de mes lecteurs ; mais je suis forcé de convenir que l’attention de René avait été surtout attirée par les charmes de la jeune Chilienne. Mariquita avait alors vingt ans : simple, avec un air de dignité naturelle, grande, un peu forte peut-être, mais souple et gracieuse dans tous ses mouvements, couronnée d’une abondante chevelure noire dont les nattes épaisses' encadraient admirablement sa figure un peu pâle, mais expressive, elle pouvait à bon droit être complée parmi les plus belles de Santiago. Mais c’était une de ces beautés sévères, sous lesquelles on devine une âme forte et pure. En la voyant souvent, et de plus près, René éprouva un sentiment dans lequel le respect se mêlait à l’admiration.
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Lui-même, dès le premier jour, n’était plus tout à fait un inconnu pour elle. Dans un incendie, il avait été, au risque de sa vie, sauver un jeune enfant laissé dans une chambre déjà envahie par les flammes; on avait beaucoup parlé de cet acte de dévouement, et des compagnes avaient montré à Mariquita le courageux étranger passant dans la rue. Plus tard, il s’était particulièrement distingué dans une épidémie, où on l’avait vu, sans crainte du danger comme sans espoir de récompense, passer des nuits entières au chevet des malades indigents. Et le jour même où le bâtiment avait quitté Valparaiso, à quelques milles du port une femme était tombée à la mer; avant qu’aucun matelot se fût jeté à la nage, René avait déjà plongé pour disputer aux vagues leur victime, et au bout do quelques instants il ramenait sur le pont la femme évanouie, mais sauvée. Sans que Mariquita eût dans l’esprit rien de romanesque, René lui apparaissait donc comme une sorte de héros. La sympathie par laquelle elle se sentait attirée vers lui s’accrut bientôt d’un sentiment de reconnaissance personnelle. Deux Anglais, qui voyaient une jeune fille voyager sans parents, semblaient disposés à profiter de son isolement pour la poursuivre de leurs attentions blessantes. René sut intervenir avec autant d’à- propos que de
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tact. Sans avoir échangé un seul mot avec les importuns qu’il fallait tenir à distance, il vint à bout de les écarter. 11 fit insensiblement agréer des services qu’il eut l’art et le bon goût de ne pas offrir. Celte protection tacite et discrète donna naissance à une amitié tout innocente, mais réelle, de l’une comme de l’autre part. Chaque jour les deux jeunes gens se rencontraient sur le pont : sans éviter ni rechercher la compagnie des autres passagers, ils se promenaient ensemble, échangeant leurs pensées. Jamais cependant dans leurs paroles rien qui se rapportât à leur situation particulière; entre eux il n’était question que de choses générales. Mais les conversations les plus banales en apparence, quand on y apporte des deux côtés des impressions simples et franches, ont souvent un sens qui n’échappe point aux âmes délicates : il en est de ces entretiens, d’où s’exhale une sorte de parfum mystérieux senti par les seuls initiés, comme de ces campagnes dont l’aspect n’offre aux yeux indifférents du vulgaire qu’un spectacle monotone, tandis que l’œil exercé d’un peintre y découvre mille beautés secrètes. Les bons penchants de René avaient repris le dessus ; et pour qui ne connaissait pas les misères et les contradictions de son passé, c’était une de ces natures où semblaient surabonder les sentiments
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généreux. D’un autre côté, Mariquita, dont il n’avait pu jusqu’alors admirer que la beauté, lui révélait tous les jours, sans y songer, quelque nouvelle qualité d’esprit ou de cœur. Son éducation avait été l’objet d’un soin tout particulier: elle avait reçu des leçons des meilleurs maîtres ; on lui donnait , avec l’instruction qui développe l’intelligence, les enseignements de l’église qui élèvent l’ame. Son instinctive piété d'enfant s’était fortifiée plus tard par les réflexions et les lectures. René, qui, pendant les années d’entraînement, au contact des compagnies légères et moqueuses, avait senti ses croyances s’affaiblir, cacha pendant la traversée son scepticisme, ou plutôt il n’eut pas besoin de le cacher ; l’hypocrisie lui aurait profondément répugné. Au milieu de l’Océan, perdu pour ainsi dire dans l’immensité entre le ciel et la mer, il se surprenait à élever par instants sa pensée vers ce Dieu que sa mère lui avait fait connaître dans son enfance, et que lui rappelait Mariquita. Surpris et charmé tout à la fois, chaque jour il subissait davantage l’influence de la jeune fille. Aussi, malgré les fatigues inséparables d’un long voyage, il trouva qu’on était arrivé trop vite au port. Je n’oserais dire que Mariquita pensât tout à fait de môme; mais elle fut bien forcée de s’avouer que la traversée
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d’Amérique en Europe, qui d’avance lui avait inspiré tant de crainte, pouvait se faire avec moins d’ennui qu’elle ne l’avait présagé.
Nous avons laissé nos deux jeunes gens sur la route de Bordeaux. Nous ferons grâce au lecteur des incidents du voyage. A peine descendus de voiture, ils se dirigèrent vers la maison de M. Georgel. Ils marchaient livrés l’un et l’autre à leurs pensées. A mesure qu’elle approchait du moment où elle allait voir cet aïeul qu’elle ne connaissait pas, Mariquita ne pouvait cacher son agitation. Son cœur battait avec violence, et René sentait trembler son bras. Lui-môme n’était guère moins ému à la pensée qu’il allait la quitter. Arrivés dans la rue et devant le numéro qu’ils cherchaient, ils furent frappés tous les deux en voyant la porte et les fenêtres fermées. Mariquita pâlit. René sonna. Personne ne vint ouvrir. « N’est-ce pas ici que » demeure M. Georgel? demanda René à un voisin. » — M. Georgel! réponditcet homme; il estmort depuis » quatre jours. Il y a un gardien des scellés ; mais je » l’ai vu sortir tout à l’heure. »
René se retourna vers sa compagne : elle avait la blancheur de la cire ; ses genoux fléchissaient sous elle; elle semblait près de s’évanouir. « Du
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» courage, lui dit-il à voix basse. — Oui, il en faut! » murmura-l-elle. Il l’entraîna loin de la maison ; elle lui obéissait machinalement. Il la fit monter dans une voiture, et après avoir en quelques mots donné ses instructions au cocher, il prit place à côté d’elle.
La voiture.roula bientôt hors de la ville. Mariquita, plongée dans l’accablement , était restée jusque-là insensible en apparence à tout ce qui se passait autour d’elle. Mais lorsqu’elle se vit dans la campagne , sortant tout à coup de sa stupeur : « Où me menez- » vous? dit-elle brusquement. Arrêtez; je le veux. — » Mademoiselle, répondit René, vous me pardonnerez » d’avoir disposé de vous sans vous consulter. Mais » rassurez-vous ; je vous mène chez ma tante. Dans » une heure, vous serez sous son toit. Seule, sans » appui, sans connaissances, pouvais-je vous aban- » donner? Mon dévouement vous est acquis, absolu, » sans réserve, vous n’en devez pas douter; mais je » n’ai pas le droit de vous servir plus longtemps de » protecteur ; il vous faut une autre sauvegarde que » la mienne. Dans l’état d’abattement où je vous ai » vue, je n’ai pas hésité; j’ai cru que les circonstances » me permettaient de décider à moi seul sur le parti » qu’il convenait de prendre. Ma tante ne peut » manquer de m’approuver. Acceptez , je vous en
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«conjure, l’hospitalité qu’elle vous offrira, qu’elle » vous offre déjà par ma bouche. Ne me donnez pas, » en refusant., le chagrin de penser que vous trouvez » que j’ai mal agi. »
Dans la difficile situation où Mariquila se voyait réduite, pouvait-elle faire des objections sérieuses? Elle en essaya quelques-unes, mais faiblement ; puis, comme vaincue, elle s’enfonça dans un coin de la voiture et garda le silence.
Le soir commençait à tomber, quand les deux voyageurs arrivèrent devant la demeure de M ,le do Clerfond. C’était une maison d’assez belle apparence, derrière laquelle s’étendait un vaste jardin, suivi d’un petit parc. René avait écrit du Hàvre ; il était attendu. Au bruit de la voiture, la grille s’ouvrit. M. Gérard parut sur le perron ; il en descendit les degrés à la hâte, et reçut son ancien pupille dans ses bras, en le serrant comme s’il voulait l’étouffer. « Monte vite » avec moi, mon enfant; ta tante, qu’une maudile » foulure retient dans sa chambre, brûle d’impatience » de te revoir. — Je ne suis pas seul », dit René; et en peu de mots il expliqua comment il amenait avec lui une étrangère.
M. Gérard aurait pu manifester quelque étonnement, pousser des exclamations ; mais il s’en abstint :
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l'heure pressait, et quand René eut fait descendre Mariquita, lui-méme, avec le savoir-vivre et la galanterie dont il s’était toujours piqué, offrit son bras à la jeune fille. Ils suivirent René, qui les devançait d’un pas rapide ; en entrant dans la chambre, ils virent la tante et le neveu qui se tenaient embrassés, véritablement émus l’un et l’autre. Cette effusion de tendresse se serait prolongée peut-être, si M lle Aurore n’avait aperçu Mariquita, debout, près de la porte. Stupéfaite à l’aspect de cette inconnue, elle se dégagea des bras de René, qu’elle semblait interroger du regard. Celui-ci, sans le moindre embarras, répéta la petite narration qu’il avait déjà faite à M. Gérard. « Et j’ai dit à Mademoiselle, » ajouta le notaire, qui voyait la tante rester froide et silencieuse, « qu’elle » était la bienvenue dans ce logis. N’est-il pas vrai ? » M lle Aurore s’inclina, et d’un air cérémonieux dit que certainement elle s’estimait honorée de celte visite, et elle invita Mariquita à s’asseoir.
La présentation ainsi faite, on causa de choses et d’autres ; mais" la conversation languissait, comme si les interlocuteurs s’étaient sentis mutuellement gônôs. Mariquita, surtout, semblait mal à l’aise : les émotions de celte journée l’avaient sans doute fatiguée ; aussi demanda-t-elle la permission d’aller prendre, jusqu’à