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l’heure du souper, un peu de repos dans la chambre qu’on venait de préparer pour elle.
Lorsqu’elle se fut retirée, M. Gérard, désireux d’en savoir plus long sur le compte de la jeune fille, questionna René. Celui-ci, qui ne demandait pas mieux que de parler, satisfit sa curiosité. Les longs détails dans lesquels il entrait semblaient intéresser vivement le notaire. Quant à M lle Aurore, elle écoutait sans mot dire ; seulement M. Gérard remarqua qu’elle se mordait souvent les lèvres ; mais René n’y prit point garde : il était trop occupé de son propre récit. 11 venait de l’achever, quand on l’avertit que les bagages, qu’il avait fait charger sur une seconde voiture , étaient arrivés. 11 sortit pour les reconnaître.
A peine eut-il le dos tourné : « En voilà bien d’une » autre, s’écria d’une voix irritée M ,Ie Aurore. Ali çà ! » pour qui mon neveu me prend-il donc? Croit-il que » je suis en enfance , pour me faire des contes à » dormir debout? Mariquita ! Qu’est-ce qu’un nom » comme celui-là, je vous le demande? Quelle est la » personne bien née qui s’est jamais appelée Mari- » quita? Depuis quand les honnêtes filles viennent- » elles seules d’Amérique en Europe? Autant vaudrait- » il dire qu’elles tombent des nues. Qu’est-ce que c’est » que celte créature qu’il m’amène ? Prend-il ma
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» maison pour un hôtel garni? Grftce à Dieu, je ne » suis encore ni aveugle, ni sourde, ni d’humeur à » me laisser mener par le bout du nez. Si les voyages » n’ont pas rendu sage Monsieur mon neveu, j’en suis » fàchce ; mais je me charge d’avoir de la raison pour » lui et pour moi. Aujourd’hui, j’ai bien voulu me » contenir ; mais, jour de la vie! » — c’était son exclamation favorite, une sorte de jurement dans les grandes circonstances — « ce n’est pas chez moi que » le scandale s’établira. J’y mettrai bon ordre. René » verra que sa vieille tante, toute vieille qu’elle est » et tout imbécile qu’il la suppose sans doute, sait » toujours faire respecter sa demeure. Il n’est pas » encore ici le maître, non certes! » Et, comme pour donner plus de force à ses paroles, avec un air courroucé elle frappa le parquet de la canne qu’elle tenait à la main.
« Allons, Mademoiselle, dit M. Gérard, c’est faire » bien vite de méchantes suppositions. Pourquoi » voulez-vous que votre neveu revienne pour vous » manquer de respect à ce point ? Je suis convaincu » que René a trop le sentiment de ce qu’il vous doit. » Pour moi, je vous l’avoue, je trouve le récit qu’il » nous a fait un peu singulier, si vous voulez, mais » très - vraisemblable. Et puis la jeune personne
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» paraît très-réservée. Je l’ai bien examinée, je vous » assure, et elle a un air de modestie et de candeur » que je voudrais voir à toutes nos demoiselles. Je » regrette que vous n’ayez pas été là quand elle est » descendue de voiture, quand je l’ai amenée. Elle était » si intimidée ! J’ai dû la rassurer. Non, croyez-moi, » ce n’est pas là une créature, comme vous dites ; » j’en mettrais ma tête à couper. D’ailleurs il sera » bien facile, dès demain, de nous informer si réelle- » ment son grand-père était de Bordeaux, s’il vient » de mourir. M. Georgel ! Mais ce nom-là ne m’est » pas tout à fait inconnu. Où donc l’ai-je vu tout
» dernièrement? M. Georgel! J’ai beau chercher
» Ah ! j’y suis, je crois. »
M. Gérard tira précipitamment un portefeuille de sa poche, le vida, et parmi les papiers qu’il venait de répandre sur la table, prit une lettre et la parcourut des yeux. « Justement, s’écria-t-il d’un air joyeux, » voilà notre affaire. M. Chambert, le juge de paix, une » de mes anciennes connaissances, devait avant-hier » soir dîner chez moi avec quelques vieux amis. Mais » il m’a écrit le malin qu’il regrettait de ne pouvoir » venir, parce qu’il était prié d’aller faire une appo- » sition de scellés chez M. Georgel, mort sans héritier » connu en France. Je n’y avais pas fait grande atlen-
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» tion d’abord ; mais c’est bien ce nom-là. Gcorgel ! » voyez plutôt. »
Et il mit la lettre sous les yeux de M llc de Clerfond. Celle-ci dut convenir que les apparences étaient moins fâcheuses qu’elle ne l’avait jugé d’abord. M. Gérard était d’ailleurs un des rares personnages pour lesquels elle eôt quelque déférence. Aussi, quand elle vit rentrer son neveu et un peu plus tard Mariquila, les accueillit-elle avec un visage plus ouvert.
On se mit à table. Mariquita prit à peine un peu do nourriture ; encore fallut-il, pour l’y décider, les obligeantes instances de M. Gérard et les regards presque suppliants de René. Elle ne se mêla guère à la conversation ; mais le peu qu’elle dit et le son de sa voix suffirent pour confirmer le notaire dans la bonne opinion qu’il avait conçue d’elle. La sympathie, dit-on, est réciproque. Je le croirais volontiers: l’excellente figure, franche et ouverte, de M. Gérard plaisait à Mariquita; ses manières simples respiraient la bonhomie ; il portait si bien ses soixante-deux ans, qu’on pouvait deviner qu'il n’avait jamais l’humeur morose du vieillard. Il y avait dans sa gaîté quelque chose de si communicatif, et il paraissait aimer René d’une si sincère affection !
Tout autre était l’impression que ressenlailMariquita
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quand elle regardait M lle Aurore. Une robe de soie noire , longue et étroite , sans ornements , à manches plates; une ample pèlerine de même étoffe; des manchettes en toile rabattues sur les poignets ; un bonnet de mousseline brodé d’une blancheur irréprochable, avec une double garniture de tulle à longs tuyaux, pour parler la langue des lingères, lui composaient une tenue à demi monacale, en harmonie avec ses habitudes et son caractère. Cependant deux boucles épaisses de cheveux bien conservés, descendant le long de ses joues, trahissaient encore quelques souvenirs mondains. Ajoutez une figure sèche et maigre, des yeux gris, vifs et perçants, des lèvres minces qui ne s’ouvraient guère que pour laisser sortir une voix aigre, et vous aurez le portrait assez fidèle de la maîtresse du logis.
Vers la fin du souper, M IU Aurore fit un signe, et un domestique lui apporta, avec un soin respectueux, une bouteille couverte de toiles d’araignées et d’une vénérable poussière. « Ceci est du vin de la comète, » dit M lle de Clerfond ; il ne m’en reste que deux bou- » teilles. J’ai voulu qu’on en vidât une ce soir. Ce » n’est pas tous les jours fêle ; mais aujourd’hui nous » avons tué le veau gras. Allons, Monsieur Gérard, » buvons au retour de l’enfant prodigue. »
l’entrée chez m 11 ® aurore.
Mariquita avait à ce moment-là les yeux baissés sur son assiette ; elle releva la tête, et d’un air surpris regarda René, dont le front s’était plissé. Il éprouvait une contrariété visible ; mais cette émotion ne dura qu’un instant: « Avec votre permission, ma tante, » reprit-il en souriant, la comparaison n’est pas tout à » fait juste. L’enfant prodigue, si j’ai bonne mémoire, » était réduit à se nourrir de glands et à vivre vous » savez dans quelle compagnie. Aussi, sans douter le » moins du monde de l’affection qu’il portait à sa » famille, je suis tenté de croire que la nécessité fut » pour beaucoup dans son désir de retour. Il était » misérable et il revenait en suppliant. Mais pour moi, » ma tante, j’ai été rappelé, vous le savez mieux que » personne ; et puis, vous serez contente de l’ap- » prendre, je vivais fort à l’aise au Chili. Je n’avais » rien à regretter, je vous assure; non, certainement » rien... Si ce n’est, » ajouta-t-il après une légère pause, « si ce n’est votre chère présence. Mais » c’était un regret bien désintéressé , vous pouvez » m’en croire. A votre santé, ma tante ; h la vôtre, » Monsieur Gérard. »
Dans la matinée du lendemain, Mariquita se promenait seule dans le jardin. Elle vit arriver M. Gérard; il s’approcha d’elle, et après l’avoir saluée : « Made-
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» moiselle, lui dit-il, René m’a bien dit hier à qui » j’avais l’honneur de parler ; mais il n’a pas songé à » vous présenter un vieil ami. Je lui pardonne de bon » cœur, car il avait assez à faire, le pauvre garçon, » pour que je ne lui en veuille pas d’avoir omis cette » petite formalité. Mais vous me permettrez de réparer » moi-même cet oubli. Vous allez faire sans doute, » je l’espère du moins, un séjour de quelque durée » dans cette maison. J’y viens souvent; nous nous » verrons donc, et quand les gens me plaisent, j’aime » à perdre le moins de temps possible aux prélimi- » naires de la connaissance. J’habite cette commune » depuis quarante ans; de ce belvédère, en face de » nous, vous pourriez apercevoir la façade démon logis » avec les panonceaux qui en font le plus bel orne- » ment; car je suis notaire, pour vous servir, et par- » dessus le marché, membre du conseil municipal et » premier adjoint au maire, ce dont je ne suis pas » autrement fier, veuillez le croire. De plus, et c’est » là surtout ce que je tenais à vous dire, je connais » René depuis sa naissance ; j’ai eu de tout temps un » faible pour ce garçon-là ; je compte rester toujours » son ami ; et je serais heureux, Mademoiselle, si je » pouvais espérer qu’un jour je deviendrais aussi un » peu le vôtre. »
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A cette déclaration, faite d’une manière un peu brusque, mais toute cordiale, Mariquila ne put s’empêcher de sourire. « En vérité, dit-elle, Monsieur Gérard, » j’accepte de grand cœur l’amitié que vous voulez » bien m’offrir; et pour vous prouver que je vous » traite en vieille connaissance, voyons, je vous » demande votre bras. Voulez-vous me le donner » pour me faire visiter en détail tout ce beau jardin? » Quoique Mariquita aimât les fleurs, et il y en avait beaucoup dans ce jardin, eide fort rares, ce n’étaient pas les fleurs qui l’intéressaient en ce moment. Aussi, après quelques tours dans les allées : « Vous avez » donc connu les parents de M. de Clerfond ? dit-elle. » — Si j’ai connu les parents de René ! je le crois » bien. Son père était un de mes meilleurs amis ; et sa » mère, quelle digne, quelle sainte femme ! Je vivrais » toute l’éternité que je n’oublierais jamais le jour où » fut tué de Clerfond. Il faut vous dire que lorsqu’il » tomba de cheval, près de ma maison, le curé, » qui se trouvait justement sur la route, fut le premier » à le relever et aida à le transporter chez moi. Il eut » encore le temps de le confesser et de lui donner » l’absolution. Il me fallut aller porter l’affreuse nou- » voile à la pauvre veuve. Je ne savais comment m’y » prendre. Je la trouvai à la porte de l’église ; une
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» idée me vint : — Madame, lui dis-je, je me demande » quelle serait la douleur d’une chrétienne si on venait » lui annoncer que l’àme et le corps de ceux qu’elle » aime sont perdus. — Elle me regarda avec des yeux » fixes où se peignaient l’étonnement et l’inquiétude : » Qu'avez-vous à m’apprendre? dit -elle d’une voix » altérée. — Un grand malheur, Madame; mais il » vous reste une consolation : l’âme de votre mari est » sauvée. — Elle jeta un cri et s’évanouit. Revenue à » elle, elle resta longtemps en prières. Mais on ne la » vit pas pleurer une seule fois jusqu’à la naissance » de son fils. Quand elle l’eut mis au monde, elle le » fil placer à côté d’elle, sur son lit; elle le considéra » attentivement, l’embrassa et fondit en larmes. — » C’est tout le portrait de son père, dit-elle ; oui, c’est » mon mari ; Dieu semble me le rendre. Je veux qu’on >* l’appelle René. — Et voilà comment l’enfant reçut » ce nom. »
Se laissant aller à ses souvenirs, M. Gérard donna de nombreux détails sur les premières années de René. La promenade se prolongea. L’intérêt que Mariquita apportait à cet entretien lui faisait oublier ses propres chagrins. Ce fut M. Gérard qui dut lui rappeler sa situation. « Mademoiselle, lui dit-il, me permeltrcz- » vous maintenant d’aborder avec vous un autre sujet?
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» Je voudrais ne vous parler de la mort de votre grand- » père que pour m’associer à vos regrets. Mais que » voulez-vous? Dans ce monde les affaires sont les » affaires ; nous ne pouvons pas les ajourner à notre » gré; nous sommes forcés de les subir quand elles » viennent. Si je ne me trompe, vous êtes l’unique » héritière de votre aïeul ; sa succession vous appar- » tient. Mais il faut faire connaître vos droits, procéder » à un inventaire ; bref, une foule de formalités fort » ennuyeuses , j’en conviens , mais indispensables. » Voyons, voulez-vous me confier vos intérêts? Ils » pourraient être en de plus mauvaises mains, je vous » assure. Je suis notaire, comme j’ai eu l’honneur de » vous le dire; c’est mon métier de m’entendre à ces » choses-là. Et puis je serai vraiment enchanté de vous » rendre service et de pouvoir ainsi vous témoigner » combien je tiens à être de vos amis. »
Je n’ai pas besoin de dire si l’offre de M. Gérard fut acceptée. Dès le jour môme, il fut pourvu de pouvoirs en règle, et put se présenter comme le mandataire de Mariquita.