L’HÉRITAGE
Quelques jours s’écoulèrent sans autre incident que les visites quotidiennes d’une veuve, M m0 Lenoir, amie de M llc de Clorfond. Elle venait toujours accompagnée de sa iille Anastasie, assez jolie blonde , que la tante de René accueillait avec une faveur marquée. Plusieurs fois môme, les voisines, comme on les appelait, furent invitées à dîner sans façon. D’ordinaire M lle Aurore n’était que strictement polie avec Mariquita ; mais ces jours-là elle songeait encore moins à se mettre pour elle en frais d’amabilité. Était-ce manque d’égards? ou considérait -elle Mariquita comme de la maison ? Je ne prendrai pas sur moi de décider la question.
Une après-midi, comme la mère et la fille venaient
l’héritage.
de quitter le salon : « Anaslasie est vraiment char- » mante, » dit la tante en jetant un coup d’œil sur son neveu ; « sa conversation est des plus distinguées. » Le .neveu ne répondit rien; il paraissait absorbé dans les délices d’un cigare qu’il fumait prés de la fenêtre entr’ouverle. « C’est un très -bon parti, reprit » M lle Aurore ; elle aura un jour trois cent mille » francs, ou peu s’en faut. — Ah! dit René d’un air » distrait, j’en suis bien aise pour elle. » Il y eut un instant de silence; puis la vieille demoiselle toussa un peu : « Je vous demande bien pardon, ma tante, » de n’avoir pas songé que le cigare pouvait vous » incommoder. Je vais fumer ailleurs. » Et René descendit dans le jardin, où il rejoignit, par hasard sans doute, M. Gérard et Mariquila. M. Gérard professait de l’aversion pour la fumée de tabac; mais si on se gène pour sa tante, a-t-on les mêm’es raisons de se gêner pour un bomme?
Quand il s’était agi d’établir la filiation de Mariquila, le notaire avait éprouvé quelques retards avant d’avoir pu se procurer les pièces nécessaires. Rentrant vers la brune d’une excursion qu’il avait faite à Bordeaux : « Bonne affaire, dit-il en se frottant les » mains; cette fois tout est en règle; et demain, Made- » moiselle, sans autre remise, nous pourrons lever les
l’héritage.
» scellés et commencer l’inventaire. — Oui, vous » avez fort bien travaillé, » s’écria d’un air joyeux René qui l’avait accompagné ; « moi, de mon côté, je n’ai » pas perdu mon temps, comme vous le verrez tout à » l’heure ; et peine pour peine, mes recherches valent » bien les vôtres. Mais soupons d’abord ; car vous » soupez avec nous, Monsieur Gérard ; je ne veux » m’expliquer qu’à table, quand personne n’aura pins » faim. »
I.e souper fut servi. Lôrsque l’on fut au dessert: « Eh bien ! mon garçon, dit M. Gérard, vas-tu main- » tenant nous faire savoir en quoi consistent ces merveilleuses recherches ? — Un instant, dit René, » procédons par ordre. Il y a une partie de mon » histoire que tout le monde ici ne connaît pas ; vous » me permettrez un préambule nécessaire pour mettre » Mademoiselle au courant. Vous saurez donc, » dit-il en se tournant vers Mariquita, « qu’à l’époque où » Tallicn, le conventionnel, était en mission à Bor- » deaux, mon aïeule maternelle avait environ dix-huit » ans. Quoique les églises fussent fermées, comme elle » était très-pieuse, un prêtre (c’était le môme qui lui » avait fait faire sa première communion), caché dans » une rue écartée, conlinuaitdclui servir de confesseur. » Un soir, à une heure assez avancée, elle sortait de
l’héritage.
» la maison où elle avait été le trouver, déguisée en » simple ouvrière. Elle tomba au milieu de quelques «mauvais sujets à moitié ivres. — Bonsoir, la «citoyenne, dit l’un d’eux en la saisissant par le » bras. Elle voulut s’échapper. — Oh ! pas si vite. On » ne nous quitte pas sans nous avoir dit au moins qui «l’on est, d’où l’on vient, où l’on va. Voyons, » montre-nous d’abord ton visage. — Et ils l’entral- » nèrent vers un réverbère. — Diable! voilà du linge » bien fin, et des mains qui ont l’air d’appartenir à une » aristocrate plutôt qu’à une honnête ouvrière. Tout » cela est bien suspect. Ah ! ah ! tu serais sans doute » embarrassée de nous dire dans quel atelier tu tra-
» vailles. Comment t’appelles-tu? Tu ne veux pas
» répondre? Non ? Eh bien ! tu vas nous suivre
«au club; là tu t’expliqueras. Allons, marche. — » Ilalte-là, dit un autre, je n’aime pas qu’on fasse de » la peine aux jolies filles. Je vais faire une propo- » sition qui nous mettra tous d’accord. Si la citoyenne » est vraiment bonne patriote, il ne lui sera pas désa- » gréable de passer quelques heures avec de braves «sans-culottes comme nous. Qu’en dis-tu, la belle ? » Tu peux choisir : qu’aimes-tu le mieux, ou de nous
» tenir compagnie, ou d’aller tâter de la prison?
» Décide-toi. — Laissez-moi aller, je vous en supplie,
l’héritage.
» disait ma grand'mère avec l’accent du désespoir, et » comme folle de terreur.
» Un officier vint à passer : Que faites-vous donc » à cette femme? — Continue ton chemin, lui répondit » brutalement un de ces hommes; cela ne te regarde » pas. — A mon secours, Monsieur! s’écriait la jeune » fille en joignant des mains suppliantes ; ne m’aban- » donnez pas ! — Eh bien ! moi je vous dis que vous » allez la laisser tranquille, et sur-le-champ ! reprit » l’officier. Et, tirant son sabre, il s’avança d’un air » résolu. Une lutte s’engagea; un des lâches agres- » seurs fut blessé ; les autres s’enfuirent. Ma grand’- » mère , encore toute tremblante , remerciait son » libérateur; il s’offrit pour l’accompagner jusqu’à sa » demeure ; mais à peine étaient-ils engagés dans une » rue obscure, qu’ils entendirent derrière eux des » pas précipités : point de doute, on les poursuivait. — » Sauvez-vous, Mademoiselle; moi je peux les attendre » et les retarder. — Elle s’échappa en effet ; mais le » lendemain elle apprit qu’un officier avait été arrêté » pour avoir, disait-on, favorisé l’évasion d’une roya- » liste, prise en flagrant délit de conspiration, et qu’il » allait être traduit devant le tribunal révolutionnaire. » Le procès n’eut point lieu cependant. Que s’élait-il » passé? La famille de ma grand’mère l’ignora; on
l’héritage.
» regretta toujours de ne pas savoir le nom de l’officier » à qui elle avait dû sa délivrance. Ma narration n’est- » elle pas exacte, Monsieur Gérard ? — Très-exacte ; » mais où veux-tu en venir? — M’y voici.
» A Paris, j’avais un ami, ancien élève de l’école » des Chartes, et que l’on envoyait à Bordeaux comme » attaché aux archives. Je lui avais fait ce môme récit. » — Tu peux m’obliger grandement, lui dis-je; » cherche dans les papiers du tribunal révolutionnaire » si tu ne trouves pas quelque chose qui se rapporte à » cette histoire. — Mon ami chercha en effet, et il » m’écrivit ù Santiago qu’un lieutenant, en congé de » convalescence , avait été , à l’époque indiquée , » incarcéré pour le fait que je viens de rapporter; » qu’il devait passer en jugement; mais que le » général Dagobert, sous les ordres duquel il ser- » vait à l’armée des Pyrénées - Orientales , l’avait » réclamé avec instances ; la demande était accom- » pagnée de bons certificats île civisme ; le conventionnel avait fait relâcher l’inculpé, en lui » ordonnant de retourner sur-le-champ à son poste, » en face de l’ennemi. Le nom de l’officier, la demî- » brigade à laquelle il appartenait, les détails les plus » précis m’étaient donnés. Je les avais bien retenus. » Aujourd’hui, j’ai fait des rapprochements, des véri-
l’héritage.
» fications. Le sauveur de ma grand’mère est mort il » y a quarante ans; son fils unique est mort aussi, ne » laissant qu’une héritière de son nom. Voilà ce que » je sais à n’en pas douter ; et, plus heureux que tous » les miens, je me félicite de pouvoir, ici-môme, inter- » prête de ma famille, exprimer notre reconnaissance » à la pelite-lille de Jacques Walther.
» — Mon grand-père! s’écria Mariquita vivement » émue. Quoi ! c’était lui !
» — Oui, Mademoiselle; j’ai les pièces qui le prouvent. » Jacques Walther, mort lieutenant-colonel au 22 e de » ligne, avait été, ainsi que le portent ses états de » services, lieutenant au 1 er bataillon des Landes. Au » registre d’écrou de la prison, comme vous pouvez le » voir dans cette copie que j’ai fait prendre, son nom » figure avec sa qualité, et la cause d'arrestation » mentionnée est celle que j’ai dite. Et voici main- » tenant en original (mon ami a bien voulu me le » confier pour un jour) l’ordre d’après lequel le » prisonnier a été délivré. Lisez:
« Au nom de la République une et indivisible.
» Le représentant du peuple, en mission dans la «Gironde, ordonne d’élargir le citoyen Jacques
l'héritage.
» Walther, lieutenant au 1 er bataillon des Landes, » pour qu’il aille immédiatement reprendre sa place » parmi les défenseurs de la patrie.
» Tallie.n.
» 14 germinal an n. »
» — La chose est incontestable, reprit M. Gérard. » C’estbien à votre aïeul que la grand’mère de René a » été redevable de son salut. Je vous fais mon sincère » compliment, Mademoiselle : vous êtes la petite-lille » d’un brave et digne homme ; car il risquait bel et » bien sa tête. Cela prouve en ta faveur, René, de » n’avoir pas épargné les recherches pour découvrir » à qui ta famille avait tant d’obligation. N’est-il pas » vrai, Mademoiselle Aurore? » La tante murmura quelques mots que personne n’entendit distinctement; mais c’était sans doute l’émotion qui rendait ses paroles inintelligibles.
L’inventaire commença. Il devait durer trois ou quatre jours. Tout d’abord des papiers de famille furent trouvés et envoyés sur-le-champ à Mariquita par les soins de M. Gérard. C’étaient surtout les lettres que sa mère avait adressées à M. Georgcl. La jeune fille n’avait jamais su exactement l’histoire de ses
l’héritage. 51
parents, ni quelles circonstances les avaient amenés au Chili. Tout lui fut alors expliqué; elle comprit pourquoi ils s’étaient exilés, et se rendit compte de cette secrète tristesse qu’on essayait de lui cacher, mais dont elle avait cru parfois saisir quelques indices. « Ma pauvre mère, combien elle a dû souffrir! » pensat-elle plus d’une fois , en lisant ces lettres dont le sens laissait aisément deviner ce qu’avait dû écrire M. Georgel. Il étaitévident en effet que, profondément irrité, le négociant, au moins pendant les premières années, n’avait plus vu qu’une étrangère dans sa fille; plus tard, il s’était décidé à lui donner de ses nouvelles; il avait môme fini par l’engager à revenir; il lui offrait de la reprendre sous son toit, mais à une condition, c’est qu’elle n’amènerait pas avec elle son mari. C’est à cette proposition que répondait dans une de ses dernières lettres la mère de Mariquila. Après avoir donné d’assez longs détails sur sa propre santé , sur celle de sa fille, elle ajoutait :
« Je n’aurais pas voulu, mon père, vous entretenir » d’un passé où j’ai eu le malheur de vous déplaire ; » mais il faut bien, si je veux vous répondre, que » j’aborde ce triste sujet. Vous me parlez de votre » affection, de votre désir de me revoir. J’y crois, mon
52 l'héritage.
» père, je suis trop heureuse d’y croire ; mais cepen- » dant, permetlez-moi de le dire, je crains que vous » ne m’ayez pas encore entièrement pardonné. J’ai » commis une faute, je le sais ; je pourrais dire, pour » mon excuse, que j’avais toujours été (etvous-môme » vous ne pouvez l’avoir oublié) une fille soumise et » dévouée jusqu’au jour où j’ai contracté une union » que vous n’approuviez pas. Vous avez cru que je » voulais échapper à votre autorité : détrompez-vous, » mon père. Dieu m’est témoin que, seule avec vous, » je n’aurais jamais eu d’autre volonté que la vôtre. » Pour vous prouver ma tendresse, j’aurais sans hési— » talion sacrifié mes [dus chers désirs. Que dis-je? » Vous ne m’auriez pas commandé de les sacrifier. » Hélas ! que ne m’a-t-il été donné , comme aux » jeunes filles de mon fige, de pouvoir m’adresser » directement au cœur de mon père !
» Quoi qu’il en soit, et sans chercher si je n’ai pas » été coupable plus encore en apparence qu’en réalité, » j’ai commis une faute, je le reconnais. Dieu m’en a » sévèrement punie. Non pas que celui à qui j’ai confié » ma vie ait trompé mes espérances : il a tenu rcli- » gieusement toutes les promesses qu’il m’avait faites; » il ne lui manque que de m’avoir été donné par » vous; et sa tendresse ne me laisserait rien à
l’héritage.
» regretter , s’il était possible de ne pas regretter » l’amour d’un père. Votre amour perdu, ou du moins » incomplètement retrouvé , voilà mon châtiment ; » c’est l’unique, mais il est cruel, et il dure depuis » vingt ans : n’aurez-vous pas pitié de votre fille ?
» Vous m’invitez à retourner près de vous. Oh ! » comme je m’empresserais de me rendre à votre appel, » si vous ne m’imposiez pas une condition si dure. » Nous sommes deux qui avons attiré sur nous votre » ressentiment ; mais le plus coupable, le seul cou- » pable des deux, s’il y en a un, c’est moi. J’étais » votre fille, et vous pouvez m’accuser de vous avoir «désobéi; tandis que lui, tout son tort a été de » m’aimer. Et j’irais, acceptant le pardon que vous lui » refusez, m’asseoir dans une maison où il n’y aurait » point de place pour lui ! J’abandonnerais celui que » j’ai choisi et qui m’a consacré sa vie tout entière ! » Non, mon père, cela n’est pas possible. Mon exis- » tence est à jamais liée à la sienne. Vous-méme, j’en » suis certaine, vous cesseriez bientôt de m’estimer si » jeme séparais de mon époux. Je ne veux pas donner » à mon enfant la honte et la douleur de ce spectacle. » Si j’ai paru un jour manquer à mes devoirs de fille, » je tiens du moins à remplir jusqu’au bout mes obli- » galions de femme et de mère.
l'héritage.
» Votre cœur s’est adouci déjà ; il s’adoucira encore, » je l’espère ; vous étendrez votre pardon : alors seulc- » ment je croirai que vous l’avez pleinement donné. » Quand vous m’aurez permis de mettre d’accord » toutes mes affections, alors je pourrai partir pour » l’Europe; j’irai-, avec ceux qui me sont chers, me » jeter à vos pieds, ou plutôt dans vos bras. Je vous » rapporterai un visage flétri et qui ne ressemble plus » guère à celui que vous avez connu. Mais j’aurai, » pour vous rappeler ma jeunesse et vous rendre les » satisfactions paternelles, j’aurai à côté de moi ma » fille. Vous l’aimerez ; car qui pourrait la voir sans » l’aimer? Si je n’étais sa mère, je serais plus à mon » aise pour la louer; mais vous jugerez vous-même » plus tard si elle n’a pas répondu aux soins que nous » lui avons prodigués. Par sa seule présence, elle saura » plaider auprès de vous, mieux que je ne peux le » faire, la cause de ceux qu’elle aime. Plus heureuse » que moi, elle ne vous apportera que des sujets de » joie ; mais jamais, mon père, non, jamais, sa » tendresse pour vous ne pourra , j’ose le dire , » surpasser celle de
» Votre Fille. »
Les yeux de Mariquita s’étaient plus d’une fois