I.’ HERITAGE
remplis de larmes; mais son émotion s’accrut encore lorsqu’elle lut quelques lignes écrites pour elle-même par M. Georgel. Le vieillard les avait (racées d’une main déjà tremblante. Atteint subitement du mal qui devait l’emporter, il avait voulu, en avertissant sa petite-fille qu’il ne pouvait aller au-devant d’elle, la presser d’arriver. La lettre interrompue était restée dans son secrétaire :
« Ma chère enfant,
» J’ai trop attendu pour rappeler ta mère auprès de » moi ; quand j’ai voulu mettre fin à une trop longue » séparation, il n’était plus temps. Tout ce que je » demande aujourd’hui, c’est de pouvoir bientôt vivre » avec toi : on a beau être riche, il est si triste de » rester seul. Je comptais avoir la joie de l’embrasser » au moment où tu mettras le pied sur la terre de » France; et voilà qu’à mon grand chagrin je ne puis » aller te recevoir au Hàvre. Je suis bien souffrant. » Hàtc-loi d’accourir ; à mon âge, souvent la vie ne » tient plus qu’à un fil, et j’aurais trop de regret si ce fil » venait à se briser avant ton arrivée. Ton grand-père » ne te connaît pas encore, mon enfant, mais il t’aime » déjà de tout son cœur. Pourvu que j'aie le temps de
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» me faire aimer de toi ! Hélas ! si je devais fermer » les yeux sans t’avoir vue!...»
Quoiqu’il eût été pénible pour Mariquila d’assister à l’agonie de son aïeul, en voyant combien le vieillard avait désiré sa présence, elle éprouva un vif chagrin de n’ôtre pas arrivée assez tôt pour recevoir au moins ses derniers soupirs. Les tristes pressentiments de M. Georgcl s’étaient réalisés. Ses regards, à l’heure suprême, n’avaient pu se tixer sur aucun visage ami. Était-ce une punition que le ciel lui avait réservée, en le condamnant à mourir dans la solitude qu’il s’était faite volontairement?
Livrée tout entière à la tristesse qu’avait réveillée en elle la lecture de ces lettres, Mariquita ne songeait guère à ses intérêts ; mais le notaire y veillait pour elle; et, l’inventaire terminé, il arriva avec un air radieux. « Eh bien ! tout est achevé, dit-il. Mademoi- » selle, agréez mes félicitations. La chose en vaut la » peine, je vous assure. Tenez, dans ce portefeuille » vous allez trouver les titres parfaitement réguliers » d’une fortune de plus de cinq cent mille francs.
» — Cinq cent mille francs! » s’écria M Ue Aurore en faisant un soubresaut. — « Oui, cinq cent mille » francs, >- reprit M. Gérard, en appuyant sur chaque
l'héritage.
syllabe avec une lenteur un peu solennelle. « Déduc- » tion faite de tous les frais, c’est bien à ce chiffre que » s’élève la succession. Nos calculs sont exacts, je vous » en réponds. »
La tante se laissa tomber sur son siège, où elle resta silencieuse. René joignit ses félicitations à celles du notaire. Mariquita les reçut avec simplicité. «Mon cher » Monsieur Gérard, reprit-elle après quelques instants, » je n’oserais vous proposer de payer vos services ; » mais vous ne refuserez pas ce que je vais vous offrir. » D’abord acceptez pour vous celte bague : elle est » bien simple, mais vous la conserverez en souvenir » d’une amie qui l’a portée pendant dix ans. Ensuite, » je vous entendais, il y a quelques jours, déplorer » amèrement le malheur de deux familles de paysans » auxquelles vous vous intéressez depuis longtemps : » l’une, si je ne me trompe, par suite d’accidents » imprévus, doit voir après-demain vendre sa maison » et son champ pour rembourser un impitoyable » créancier; dans l’autre, une jeune fille, jusqu’ici » honnête et considérée, a été trop faible, et les parents » de celui qu’elle aimait et qu’elle allait épouser, » abusant de sa position, exigent maintenant, pour » consentir au mariage, une dot que la pauvre séduite » ne peut apporter. C’est bien cela, n’est-il pas vrai?
l’héritage.
» Eh bien ! pour sauver ces deux familles, la première » de la ruine, la seconde du déshonneur, prenez les » huit mille francs qui leur sont nécessaires. Vous » aurez pour honoraires, Monsieur Gérard, d’avoir fait » des heureux. — Merci , mille fois merci , Mademoi- » selle ; on ne peut en vérité être meilleure ni plus » charmante que vous. Tenez, permeltez-moi de vous » embrasser: à mon âge, cela ne tire pas à consé- » quencc. » Mariquita sourit et tendit sa joue. « Et » maintenant, ajouta le notaire, tant que cette bague » restera à mon doigt, et elle y restera toujours, je ». l’espère, je vous promets que vous aurez quelqu’un » qui vous sera tout dévoué.
» Or ça, reprit-il après un instant de silence, » il n’est si bonne société qu’il ne faille quitter. Je » vais vous souhaiter le bonsoir. — Quoi ! si tôt ? dit » M Ile de Clerfond; qui vous presse? — Mon Dieu, » j’ai encore quelques petites affaires. — Quel conte » nous faites-vous là ? L’étude est fermée , et vos » clients sont trop bien appris pour venir, à une heure » comme celle-ci, vous déranger. Demeurez avec nous. » — Non, vraiment, je ne le puis. Je rentre chez moi ; » le temps de mettre de gros souliers, et je repars tout » de suite. — Je parie, dit René, que je devine où va » M. Gérard. Il veut aller, ce soir même, annoncer
l'héritage.
» aux pauvres diables dont Mademoiselle parlait » tout à l’heure la bonne aubaine qui leur arrive. » Ai-je dit vrai? — Ma foi, mon garçon, es-tu donc à » moitié sorcier pour deviner si juste ? Eh bien ! oui, » je conviens que c’est la vérité. — Quelle folie ! reprit v M lle de Clerfond. A une heure comme celle-ci, et à » votre âge, courir comme un vagabond à travers » champs. Il y a de quoi vous casser le cou. Demain » matin ne fera-t-il pas clair? Restez tranquille » aujourd’hui , et laissez dormir ces gens-là. — » Dormir ! c’est facile à dire ; on ne dort guère quand » on a du chagrin ; et les nouvelles n’arrivent jamais » assez tôt, lorsqu’elles sont bonnes. Voyez-vous, » l’idée que je vais débarrasser ces braves gens de » leurs’ inquiétudes me ragaillardit et me donne des » jambes . Après ma visite, ils dormiront s’ils peuvent, » mais je vous réponds qu’ils ne se plaindront pas que » je sois venu les déranger. D’ailleurs, cette petite » course me fera du bien; j’ai vécu trop renfermé » depuis quelques jours ; j’ai besoin de prendre l’air. » — Allons, vous avez toujours été, depuis que je vous » connais, un entêté; vous ne voulez pas écouter la x raison. Faites comme il vous plaira. »
M lu Aurore se renfonça dans son fauteuil, sans dire un mot de plus. Mariquita regarda le notaire en
l’héritage.
souriant, de manière à lui faire comprendre son approbation. « Voyons, René, dit M. Gérard, veux-tu » m’accompagner? Tes yeux valentmieuxqueles miens » pour nous diriger dans les sentiers ; et puis nous » deviserons tout en marchant. — Très-volontiers, » Monsieur Gérard ; justement j’allais vous faire cette » proposition. Je suis aise de m’associer, pour ma » bien petite part , à une bonne œuvre. » Ils partirent. Chemin faisant, le notaire chantait les louanges de Mariquita, et vous pouvez croire que René n’était nullement disposé à le contredire.
Restée seule avec la tante, la jeune fille prétexta un peu de fatigue pour se retirer. M Ho de Clerfond s’enquit de son malaise avec un intérêt qui ne lui était pas habituel ; et avec un son de voix qu’elle essayait de rendre affectueux: « Oui, allez vous reposer, ma » petite ; mais, si vous avez besoin de quelque chose, » souvenez-vous que ma femme de chambre est à » votre disposition. Vous n’aurez qu’à sonner. Bonne » nuit et dormez bien. » Mariquita cependant ne dormit guère. Sans être de ces personnes que la richesse enivre, il lui aurait fallu, pour rester insensible à ce changement de situation, un stoïcisme qu’elle n’avait point, et que nul ne lui saura mauvais gré de n’avoir pas eu. La fortune ne fait pas le bonheur, dit
l'héritage.
un vieil adage. Non, sans doute ; mais on avouera que du moins elle peut souvent y contribuer. Du jour où elle cessait d’ôtre tenue sous l’étroite dépendance des événements, Mariquita pouvait se considérer comme plus maîtresse de sa destinée. Si peu habituée qu’elle fût à se repaître d’illusions, elle était jeune, et la jeunesse est le temps des rêves charmants. Faut-il donc s’étonner si elle ouvrait son âme à l’espérance? Scs désirs d’ailleurs n’avaient rien d’ambitieux: que demandait-elle en eiïel? Une vie simple et calme, dans une douce retraite qui ne fût pas cependant la solitude ; car elle sentait que, pour être heureuse, elle avait besoin de ne pas l’être toute seule: le bonheur partagé, c’est deux fois le bonheur. Était-il donc si difficile de réaliser ces vœux ? de trouver un cœur comme le sien? Ce cœur, qui lui rendrait affection pour affection, fallait-il l’aller chercher bien loin?, le ne sais quelle réponse se fit Mariquita ; mais quand elle se fut endormie, une image, qui s’était présentée à son esprit et qu’elle avait sans doute assez faiblement repoussée, revint dans ses songes.
Dans l'après-midi du lendemain, comme M. Gérard et M ,le de Clerfond se trouvaient ensemble, assis dans le salon, tout à coup, au milieu d’une conversation qui jusque-là n’avait rien de bien intéressant : « Savez-
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» vous, dit le notaire, que voilà pour M lle Walther » une succession qui la met fort à l’aise ? Un demi- » million ! — Oui, c’est un joli denier, » dit la tante en continuant de tricoter. Et après une petite pause: « Pourvu qu’elle connaisse au moins le prix de l’ar- » gcnt. Car vous m’avouerez qu’hier soir elle le jetait » sans compter. Si elle va de ce train-là, elle en » verra bientôt la fin. Et dire surtout qu’elle a fait la » généreuse, pour qui? pour une petite coquine. Si » l’on récompense ainsi les coureuses, que restera-t-il » donc, je vous le demande, pour les honnêtes filles ? » — Bah ! bah ! vous savez bien que là-dessus nous no » serons pas d’accord. Parlons donc d’autre chose. » Entre nous, » dit-il en baissant la voix et en rapprochant sa chaise du fauteuil de M lle Aurore, « entre » nous, ne pensez-vous pas qu’il serait bon peut-être » de laisser de côté les anciens projets? Anaslasie » Lenoir est gentille, je ne dis pas non ; mais vous » conviendrez pourtant que M lle Walther l’emporte, et » de beaucoup, sur elle, pour l’esprit et pour la » beauté ; et René est certainement de mon avis, j’en » réponds, sans avoir besoin d’aller le lui demander. » Ajoutez qu’en fait de fortune l’avantage eslaujour- » d’hui du même côté. Je vois là un parti très-convc- » nable de tout point pour votre neveu. Donc, si vous
l'héritage.
» m’en croyez, nous tâcherons de faire ce mariage ; » et vraiment ce ne sera pas bien difficile, j’imagine.
» — Hum ! reprit M lle Aurore, nous pourrons y ré- » fléchir. J’ai cru m’apercevoir en effet que René » commençait à avoir le cœur pris. Mon Dieu, je ne » voudrais pas forcer ses goûts ; car il faut avant tout, » quand il s’agit de mariage, consulter les inclinations » des futurs époux. Cela a toujours été dans mes prin- » cipes. Si j'avais consenti à me laisser marier, on » m’aurait donné dix maris pour un, vous le savez ; » mais je voulais, ‘dans ces choses-là, me décider par » moi-même. Pour en revenir à Mariquita, j’avoue, » car je suis franche, qu’elle ne m’avait pas plu tout » d’abord. Cette façon de tomber à l’improviste chez » les gens, en compagnie d’un jeune homme, m’avait » choquée : on pourrait assurément se choquera moins. » Mais, grâce à Dieu, je ne suis pas femme à conserver » des préventions ; j’examine à fond, avant de porter » un jugement définitif. Eh bien ! en y regardant de » plus près, j’ai reconnu que de sa part c’était surtout » ignorance des usages ; il n’y a rien de bien étonnant : » une Chilienne ! Vous et moi nous savons maintenant » positivement à quoi nous en tenir ; mais il y a dans » le monde des gens si mal intentionnés ! A ne juger » que sur les apparences, on croirait peut-être ce qui
l’héritagk.
» n’est pas. Je me suis déjà demandé si le meilleur » moyen de faire taire les mauvaises langues n’est pas » de conclure ce mariage. D'ailleurs , je regarde » comme un devoir de conscience d’empêcher, autant » qu’on le peut, la réputation d’une jeune fille de » souffrir quelque alleinle. Si René, sans y songer, a » compromis Mariquila, il faut qu’il répare sa faute, » même involontaire. »
M. Gérard aurait eu fort à dire sur cette prétendue réparation. Mais l’essentiel élait d’avoir obtenu l’assentiment de la tante. D’ailleurs à cet instant on vint annoncer M œe et M" 0 Lenoir. « Allons, bon ! s’écria » M lle Aurore, toujours des visites! Les gens ne peu- » vent donc pas vous laisser un seul jour tranquille. » Comment faire? El puis je me sens un mal de tête !» M. Gérard se retourna gravement vers la femme de chambre: « Dites à ces dames que Mademoiselle leur » présente ses excuses, mais qu’elle aura le regret » de ne pas les recevoir aujourd’hui. Elle a la » migraine. — Oui, c’est cela, la migraine. Ce n’est » pas mentir ; car réellement j’ai la tôle tellement prise » que je serais bientôt hors d’état de me tenir, si j’étais » obligée de faire la conversation avec des étrangers. » Comme on est bien mieux en famille ! » ajouta-t-elle avec un soupir, au moment où Mariquila descendant