‹ Mariquita Louis JoubertChapitre 8 sur 25 · HÉRITAGE · texte numérisé non relu

HÉRITAGE

de sa chambre, et René revenant du jardin, entraient tous deux dans le salon.

Dans les jours qui suivirent, les bonnes dispositions de M n ° Aurore ne se démentirent point. Loin de mettre obstacle aux entretiens de son neveu et de Mariquita , elle semblait les favoriser de tout son pouvoir. « Tu n’es pas un galant chevalier, » dit-elle une fois à René, en voyant la jeune fille se promener seule dans les allées du jardin. « De mon temps les » messieurs se faisaient un devoir et un plaisir » d’escorter les dames. C’est à celle école qu’ils appre- » naient les belles manières. Va rejoindre M ,le Walther. » J’ai besoin d’ailleurs de rester seule un moment. » Mais René, loin de saisir les occasions qui lui étaient offertes, paraissait plutôt les éviter. M. Gérard s'en aperçut bientôt et s’en étonna. « Je n’y comprends plus » rien, se dit-il. Me serais-je donc trompé?» II ne s'était pas trompé ; mais c’est qu’il y a des esprits qui ne sont pas faits comme tous les autres: ce qui attire le commun des hommes les éloigne.Mariquita, devenue riche, n’en était pas moins charmante aux yeux de René ; mais (appelez ce sentiment-là orgueil, si vous le voulez) il s’effarouchait à l’idée qu’en la recherchant il aurait l’air d'aspirer à sa fortune. Je ne veux pas dire qu’en d’autres circonstances il n’aurait pas ,

l’héritage.

comme beaucoup d’hommes, songé à ce qu'on appelle un mariage d’argent; mais cette fois il aimait, et tout ce qui pouvait avoir l’apparence d’un calcul lui répugnait. Il ne comprenait plus l’amour sans un complet désintéressement. Qu’il y ait eu quelque exagération dans cette manière de sentir, je ne le nierai point ; mais enfin c’est ainsi qu’il sentait.

« René n’avance point ses affaires, » dit un matin M lle Aurore à M. Gérard. « Hier encore, toute sa » journée s’est passée à courir à cheval dans la cam- » pagne. Aujourd’hui même je veux lui parler. » En effet, elle le prit à part. « Mon neveu, nous avons à » causer ensemble. Tu m’as amené M lle Walther; dans » l’embarras où elle se trouvait, c’est très-bien ; lu as » fait preuve de bon cœur. Mais il y a un terme à toutes » choses. Que prétends-tu que je fasse ? Elle n’est pas » ma parente; avant de m’avoir été présentée par toi, » elle ne m’était connue ni d’Ève ni d’Adam. Il m’en » coûte de la prier de s’en aller, et cependant j’y serai » bien forcée. — Comment, ma tante, la congédier! » comme une servante que l’on renvoie ! — Oh ! » ne l’inquiète pas, nous saurons y mettre les formes ; » ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne peux pas la garder

» éternellement, à moins que Mais c’est ton affaire

» plutôt que la mienne ; cela ne dépend que de toi. —

l’héritage.

» Que voulez-vous dire, ma (ante? — Ce que je veux » dire? c’est assez clair pourtant. Ah ça! es-tu comme » les idoles de Baal qui ont des oreilles pour ne pas » entendre? Voyons, je vais te mettre les points sur » les i. A moins que Monsieur mon neveu n’amène » M lk ‘ Mariquita à me donner le droit de la traiter » comme ma nièce. Eli bien! comprenez-vous main - » tenant, grand nigaud? — Moi, l’épouser! Vous n’y » songez pas. — Vraiment non? et pourquoi, s’il vous » plaît? Est-ce qu’avec ta barbe tu ne te crois pas » encore en âge de te marier? Est-ce que M llc Mariquita » aurait fait vœu par hasard d’aller au couvent? Je » ne vois pas, moi, pourquoi ce mariage ne se ferait » point. Après cela, peut-être, sans que je m’en » aperçoive, avez-vous de l’aversion l’un pour l’autre. » — Mais, ma tante, elle est trop riche pour moi. — » Riche! riche! qu’est-ce que cela signifie? lîst-cc » que je me suis inquiétée, quand tu me l’as amenée, » si elle était pauvre ou riche? Je l’ai accueillie, ce » me semble, sans y mettre tant de façons, et je vou- » drais bien voir qu’elle eût l’ingratitude de l’oublier. » D’ailleurs, tu n’es pas un parti à dédaigner. Je ne » veux pas te faire de compliments : il ne faut jamais » donner aux jeunes gens trop bonne opinion d'eux- » mêmes ; ils ne sont que trop persuadés déjà de leur

l’héhitagb.

» mérite. Mais enfin je puis bien te dire, sans que lu » aies le droit d’en être fier, que le neveu de M n * Aurore » de Clerfond aura, après sa tante, une jolie fortune qui » a bien son prix. Et ma fbi, si M llc Walther ne trouve » pas suffisant ce que je dois le laisser, elle n’aura qu’à » le dire: nous l’inviterons poliment à se pourvoir » ailleurs. Quant à nous, nous ne serons pas embar- » rassé de notre personne; je sais des gens qui ne » feront peut-être pas les difficiles. Mais d’une manière » ou de l’autre, j’entends que tout cela finisse prochai - » nement. »

Tout ce que René put obtenir de sa tante , c’est qu’elle lui accordât quelques jours de réflexion, en lui laissant à lui-même le soin de demander à la jeune fille cequ’elle lui permettrait d’espérer. Lui d’ordinaire si résolu, au moment où il allait tenter une démarche du succès de laquelle dépendait son bonheur, il se sentait timide, et il avait besoin de recueillir son courage. Comme Mariquita se montrait toujours avec lui pleine de réserve, il se figurait souvent qu’elle n’avait pour lui qu’un peu d’amitié et ne l’accepterait point pour époux. Aussi, quand il se trouvait avec elle, éprouvait-il une contrainte chaque jour plus grande; de telle sorte qu’à le voir silencieux , on aurait pu le croire indifférent. Mais avec un peu d’attention il était

igitizedby

l’héritage.

impossible de s’y tromper. Une fois même, il lui arriva de se trahir en laissant percer de la jalousie. Le fils de M. Gérard , qui étudiait le droit à Paris, était revenu. Il avait de la gaîté naturelle; il fut aimable avec Mariquita. René, qui d’abord avait accueilli son ancien camarade avec une franche cordialité, devint froid et cérémonieux à mesure qu’il le vit plus attentif auprès de la belle étrangère. Et quand le jeune homme fut sorti : «Vraiment, dit-il, Prospcr ne se ressemble » plus. Comme il a changé à son désavantage ! Il a pris » toutes les allures et le sans-gêne d’un étudiant. » Il oubliait que le temps n’était pas éloigné où lui-même aurait pu être jugé sévèrement.

LA RUINE

Le lendemain du jour où René avait ainsi apprécié les mérites de son ami, M. Gérard entra avec un air soucieux, contre son habitude. Après quelques vagues propos: « Mademoiselle,» dit-il en se tournant vers Mariquila, « il nous arrive une contrariété. Ce sera » peu de chose, je l’espère ; mais il est toujours » ennuyeux d’avoir affaire à de méchants plaideurs. » Voici ce dont il s’agit. Un ancien associé de votre » grand-père prétend avoir des réclamations à faire » valoir : dans le cas, dit-il, où nous refuserions d’en «reconnaître la légitimité, il nous appellerait en » justice. On m’invite à me rendre demain à Bor- » dcaux pour examiner avec lui ses titres de créances, » et nous entendre à l’amiable , s’il est possible. » M’autorisez-vous à agir pour vous ? » Mariquita lui

LA IMJIN'E.

répondil que ses intérêts ne pouvaient être remis en de meilleures mains. Quelques mots furent encore échangés sur ce sujet ; puis on parla d’autre chose ; mais le notaire était évidemment préoccupé.

Il partit le matin de bonne heure. La soirée était déjà fort avancée quand il revint. Dès qu’il parut, on put voir, à sa mine allongée, qu’il n’était pas content desajournée. « Quelles nouvelles? demanda René. » — S’il faut vous le dire tout de suite, pas très- » bonnes. C’est comme une tuile, et une lourde tuile, » qui nous tombe sur la tête. J’ai trouvé un homme » qui présente, à l’appui de ses prétentions, d’anciens » comptes et des billets signés de M. Georgel. A » première vue, tout cela est en règle. — Et il s’agit, » reprit René, d’une somme considérable? — Je le » crois bien ; beaucoup trop considérable. — Mais » encore, à quel chiffre cela s’élève -t-il? — Hélas! s’il » faut tout payer, il ne restera rien ou presque rien à » Mademoiselle. »

Le visage de René manifesta une vive surprise ; la tante parut atterrée. Quant à Mariquita, elle ne put cacher une première émotion. Mais elle reprit bientôt son calme, et écoula attentivement le notaire.

« IVallez pas croire pourtant que tout soit désespéré. » Comme je vous le disais, notre homme, dont la mine,

LA IlUINK.

» pour le dire en passant, est celle d’un fourbe et d’un » hypocrite, a mis sous mes yeux des papiers parfaite- » ment réguliers, au moins en apparence. Aussi me » suis-je senti tout d’abord abasourdi. Mais j’ai fait » un effort, et j’ai pu reprendre assez bien mon sang- » froid pour examiner attentivement toute l’affaire. » — Comment se fait-il, ai-je demandé, que vous » n’ayez pas, tout de suite après le décès de M. Georgel, » apporté les réclamations dont il s’agit? — J’étais en » Suisse, et je n’ai appris cette mort qu’à mon retour. » — Ab 1 très-bien. Mais encore pourquoi ces billets, » dont la date est déjà ancienne, n’étaient-ils pas » payables du vivant de M. Georgel? Vous preniez là » une échéance bien incertaine et qui pouvait être fort » reculée. C’est trop généreux de votre part de n’avoir » même pas stipulé d’intérêts; car enfin vous perdiez » beaucoup chaque année, puisque la dette est consi- » dérable. Ce n’est pas ainsi que se traitent d’ordinaire » les affaires ; il y a là quelque chose de singulier que » je ne m’explique pas. — Il a paru froissé de mes » réflexions. — Si vous n’admettez pas, m’a-t-il dit avec » quelque hauteur, qu’un sentiment d’amitié et de » reconnaissance pour M. Georgel ait pu me faire » consentir à ce sacrifice, brisons-là. Les tribunaux » apprécieront. Vous ne contesterez pas, je suppose,

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» que les signatures soient véritables. Cela suffît pour b trancher la question.

» — Cela suffira-t-il en effet ? demanda René.

» — Mon Dieu, le fait matériel est là. Le compte, les » billets existent, le tout bien et dûment écrit de la » main de M. Georgel. Mais nous avons, pour nier la » dette, des preuves morales. Voici ce qui me frappe. » M. Lasserre, notre créancier , ou soi-disant tel, » n’avait aucune fortune personnelle ; il a commencé » par être chez M. Georgel simple commis ; plus tard, » il a été intéressé dans la maison , puis associé ; or » comment les mêmes affaires auraient-elles pu » enrichir l’un et ruiner l’autre? Au moment où » M. Georgel se retirait du commerce, une note dressée » par lui (elle est dans les papiers que je vous ai » remis, Mademoiselle), établit le chiffre de sa fortune; » et cette fortune, à très-peu de chose près, se com- » pose exactement des mêmes valeurs que nous avons » retrouvées dans la succession. Il avait de l’ordre : un » livre de comptes, où il inscrivait ses recettes et ses b dépenses, était si exactement tenu, que personne ne b s’est présenté pour réclamer un sou en dehors des b petites dettes qui figuraient sur ce livre : et quand b il s’agit d’une somme aussi élevée, pas la plus légère b mention ! Cela est étrange. Mais ce n’est pas tout: il

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» dit à plusieurs amis, il vous écrit à vous-même, » Mademoiselle, qu’il est riche ; il le croit, la chose est » hors de doute ; et si les billets sont valables, il est » pauvre : est-il admissible qu’il ait perdu à ce point » la mémoire? Il y a dans tout cela un mystère qu’on » finira par pénétrer, je l’espère ; mais, dès à présent, » ce qui est pour moi plus clair que le jour, c’est que » M. Georgel ne devait rien et que M. Lasserre est » un habile fripon.

» — Oui, certainement, s’écria René, c’est un fripon, » un infâme coquin. Vous ne le lui avez pas dit, » Monsieur Gérard ? Vous êtes trop patient. Vous au- » riez dû le souffleter. Mais j’irai le trouver ; je ne serai » pas aussi facile que vous, je vous en réponds ; je sau- » rai bien, moi, le forcer à confesser ses fourberies, à » retirer ses billets, fallût-il pour cela lui rompre le cou.

» — Et quand vous lui auriez rompu le cou, » reprit M. Gérard d’un ton où perçait l’impatience, « en » serions - nous plus avancés? Qu’est -ce que cela » signifie, je vous prie ? Je ne sais si dans le pays d’où » vous revenez c’est ainsi que les choses s’arrangent ; » mais ici nous avons l'habitude de procéder aulre- » ment. Nous en serons bien mieux, n’est-ce pas? » quand vous vous serez mis sur les bras une sotte » affaire. Tenez-vous tranquille, et ne m’interrompez

-sï

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» plus pour lâcher de pareilles billevesées ; cela n’a » pas le sens commun... Pour en revenir «à ce que je » disais. Mademoiselle, voici l’explication à laquelle je » m’arrête. M. Georgel (je vous demande pardon si je » parle ainsi de votre grand-père, mais il faut dire les » choses telles qu’elles sont) avait dans le caractère » beaucoup de rancune ; il en voulait grandement à » vos parents, et avait à plusieurs reprises, à ce qu’il » parait, déclaré qu’il s’arrangerait de manière à ne » leur rien laisser. Et de fait, nous avons trouvé un » brouillon de testament d’après lequel il donnait » toute sa fortune, à qui ? à M. Lasserre précisément. » Mais la loi ne permet pas de déshériter les descen- » dants ; M. Georgel aura senti la difficulté, et, pour » la tourner, il se sera fait le débiteur fictif de » M. Lasserre. Plus tard ses intentions se sont modi- » fiées, tout le prouve. Mais comment n’a-t-il pas » songé à retirer ces malheureux billets qu’on nous » oppose aujourd’hui? Voilà, je l’avoue, ce qui me » passe. Mais n’importe ; j’estime qu’il n’y pas à » hésiter. Nous avons affaire à un malhonnête homme; » il faut lui tenir tête hardiment et repousser ses » réclamations.

» — Et croyez-vous , dit Mariquita , qu’il nous » appelle en justice ?

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» — Oh! pour cela, point de doute. Des gens de » celle espèce vont jusqu’au bout lorsqu’ils espèrent » s’enrichir.

» — Et , selon vous , quelle sera l’issue de ce » procès?

» — A dire vrai, je ne puis le prévoir. Il y a du pour » et du contre. Si les juges s’en tiennent, comme je le » crains fort, à la lettre même des pièces que produira » M. Lasserre, nous perdrons. Mais s’ils veulent entrer » dans le fond de l’affaire, s’ils pèsent toutes les » raisons que j’indiquais tout à l’heure, nous avons » encore quelques chances de gagner le procès. En » tout cas, nous n’aurons pas cédé sans résistance, et » nous aurons fait payer cher à ce fripon, dans » l’opinion publique, son succès. Mais je vous prierai, » Mademoiselle, de me remettre toute la correspon- » dance de votre grand-père : il faut que le tribunal » connaisse tout ce qui s’est passé antérieurement; » qu’il sache la situation que votre aïeul voulait faire » à votre mère. Il faut que nous soyons armés de » toutes pièces ; car notre adversaire ne négligera rien » pour soutenir ses prétentions. Il trouvera môme » quelque avocat de mauvaises causes qui ne sera pas » fâché de saisir cette occasion pour faire, s’il est pos- » sible, un peu de scandale, g

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» — Quelle sorte de scandale? demanda encore » Mariquita.

» — Mon Dieu, Mademoiselle, vous êtes jeune, et » vous ne vous rendez pas compte du plaisir que » certaines gens trouvent à faire le mal, surtout quand » leur intérêt les y porte. On ne manquera pas, si nous » expliquons, comme nous serons forcés de le faire, » pourquoi M. Georgela été tenté, à une certaine épo- » que, de frustrer vos parents de l'héritage qui devait » leur revenir, on ne manquera pas, dis-je, de débiter » de belles phrases sur la désobéissance de la tille, sur » la juste indignation du père, et que sais-je encore? » Je les entends d’ici, ces marchands de paroles. On » aura en réserve pour la circonstance des tirades de » morale. Puis, comme il n’en coule pas plus de » chercher à noircir deux personnes qu’une seule, et » comme d’ailleurs tous les torts, vrais ou supposés, » d’une fille, ne peuvent lui enlever ses droits à la suc- » cession paternelle, on insinuera que si la fortune de » M. Georgel se trouve réduite à zéro, c’est qu’il faisait » sans doute de ces dépenses qui ne s’avouent pas. Fai- » blesses de vieillard! s’écriera-t-on; habitudes fâcheu- » ses sur lesquelles on aurait désiré jeter le voile!... » Est-ce que je n’ai pas déjà compris, par quelques » mots, où on voulait en venir ? Mais le vrai public, le

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» public sérieux, fera justice, je l’espère, de ces sots et » vilains propos. Ce que je vous en dis, Mademoiselle, » c’est pour que vous ne soyez ni trop surprise ni » trop émue quand ces indignités oseront se produire.

» — Je vous comprends, Monsieur Gérard, reprit » Mariquita. J’en sais assez maintenant ; celasulUt. Je .» vois que quoi qu’il arrive c’est un procès perdu pour » moi ; car dût l’arrêt du tribunal m’adjuger la fortune » contestée, je ne croirais jamais avoir gagné si la » considération de quelqu’un des miens avaiteu àsouf- » frir. J’ai aimé, j’ai vénéré, pendant leur vie, mon » père et ma mère; si mon grand-père a été dur » envers sa fille, je dois l’ignorer; mais je sais que » ma mère avait conservé pour lui une vive et sincère » affection qu’elle avait essayé de m’inspirer dès mon » plus jeune âge ; je sais encore qu’au moins dans sa » vieillesse cet aïeul m’aimait sans m’avoir vue, et » que ses dernières pensées ont été pour moi. Leur » mémoire îi tous m’est chère et sacrée ; j’ai le devoir de » la préserver pure de toute atteinte. Je ne veux point » livrer en pâture aux injurieuses railleries d’un avocat » intéressé, à la maligne curiosité d’un public indis- » cret, le nom, l’honneur, les secrètes pensées de ma » famille. Rester riche à ce prix serait payer trop cher » la richesse. Ce n’est pas sans quelque regret, je

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» l’avoue, que je vois si vite m’échapper une fortune » dont je me croyais sûrement maîtresse. Mais que » voulez-vous? Ce n’est pas d’aujourd’hui seulement » que je connaîtrai la nécessité du travail. Ma mère » a supporté, sans se plaindre, cl avec un visage » content, de nombreuses fatigues : je ferai comme ma » mère. Je vous remercie de vos bons offices , Mon- » sieur Gérard ; mais je n’ai plus qu’un service à vous » demander. Retournez trouver M. Lasserre, payez » pour moi ce qu’il réclame. J’aime mieux être » dépouillée de ma fortune que d’avoir à rougir en la » conservant. »

Pendant que Mariquita parlait, René, les yeux fixés sur elle, l’écoulait avec tous les signes d’une véritable agitation. Mais quand elle eut fini, il ne put se contenir ; se levant avec vivacité, il lui saisit les mains, les serra dans les siennes : « Très-bien, Mariquita, » s’écria-t-il, très-bien ! Vous ferez comme votre mère, » dites-vous. J’ajoute, moi, que commevotre mère vous » trouverez un cœur dévoué. Il aura le droit d’être » fier entre tous celui auquel vous permettrez de vous » consacrer son existence. »

Aces mots, dans lesquels le jeune homme semblait faire passer son âme tout entière, tant il s’exprimait avec une chaleureuse conviction, le pâle visage de

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Mariquita s’était coloré ; elle regarda René, qui la contemplait avec admiration ; puis, se sentant troublée, elle baissa les yeux, et dégagea doucement sa main de l’étreinte qui la retenait. M lle Aurore paraissait déconcertée. Il y eut un moment de silence; puis le notaire reprit la parole :

«Je ne prétends, ma chère demoiselle, ni vous » blâmer, ni vous approuver ; mais la résolution que ». vous annoncez est très-grave ; elle mérite qu’avant de » la prendre détinitivement vous y réfléchissiez à deux » fois.. Que vous soyez menacée de perdre votre cause » en justice, que les tribunaux puissent retentir de » débats fâcheux, je ne le nie point; mais encore ne » faut-il pas se laisser voler sans se défendre ; on ne » renonce pas ainsi à toute une fortune. Demain je » viendrai vous demander ce qu’il faut que je fasse. » — Jepenserai demain comme aujourd’hui, » répondit Mariquita. Son parti était bien arrêté. D’ailleurs, sans se l’avouer peut-être à elle-même, l’approbation si énergiquement témoignée par René l’aurait affermie dans sa résolution, si elle avait eu besoin d’encouragement.

En effet M. Gérard la retrouva le lendemain telle qu’il l’avait laissée la veille. Au sortir de la conférence qu’ils eurent ensemble, il passa chez M" 0 Aurore. « Eh

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» bien, dit eclle-ci, qu’a-t-clle décidé ? — Elle persiste. » Je le regrette, et pourtant je ne me sens pas le courage » de condamner sa détermination ; car vous avouerez » qu’au moins cela part d’un cœur généreux. — Dites » plutôt d’un esprit de travers. Ah ça! c’est donc une » folle que j’héberge chez moi ? A-t-on idée d’un entô- » temcnl pareil? S’imagine-t-elle qu’elle n’a qu’à se » baisser pour retrouver une seconde fortune? Qu’elle » cherche maintenant un mari: avec ses beaux yeux, » elle aura le temps d’attendre avant qu’il s’en présente » un. — Mais, si j’ai bien compris, il me semble qu’il » s’en est présenté un, pas plus tard qu’hier soir. — » Qui ? Mon écervelé de neveu? Je voudrais bien voir » qu’il s’avisât d’une sottise semblable. — Ma foi, il » pourrait encore plus mal faire. — Comment, plus » mal faire? Me désobéir, moi qui depuis vingt ans me '> sacrifie pour lui ; perdre tout son avenir, se jeter » dans la misère, ne serait-ce pas le comble de la » démence ? Comme ce serait joli de marier ensemble la » faim et la soif! Car enfin, # Monsieur Gérard, René n’a » rien : croit-il par hasard que pour l’aider à réparer » ses coups de tète je sois d’humeur à lui laisser dê sitôt » mon héritage? Votre très-humble servante, s’il vous » plaît. Je ne m’en irai que le plus tard possible; et je » veux môme qu’il sache, s’il lui prend fantaisie de me

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» contrarier en tout, qu’il n’aura rien après moi. Voyez- » vous, Monsieur Gérard, mes pressentiments ne me » trompent guère. J’étais sûre, dès le premier jour, que » cette belle demoiselle apporterait le trouble dans ma »> maison ; je ne me laisse pas duper, comme mon » neveu, par ses grands airs de désintéressement; elle » ne m’en fait pas du tout accroire. Je déteste les hypo- » crites, moi. fille aura compris tout de suite que son » affaire était mauvaise : elle a fait étalage de beaux » sentiments. C’est une comédie qu’elle a jouée ; car » elles ont tant de malice, ces filles-là ! Et dire qucles » jeunes gens ne voient pas clair dans leurs manèges! » M. Gérard laissa s’exhaler la vertueuse indignation de M lle Aurore. Il n’essaya pas d’amener la tante à d’autres idées: c’eût été se donner une peine inutile, il le savait. Il se contenta de l’inviter à se contenir devant René, qu’il fallait ménager. «L’important, se » disait-il, c’est de gagner du temps. Ne heurtons pas » trop les idées de la vieille demoiselle; sa colère tom- » liera sans doute d’elle-méme ; après tout, elle aime » son neveu, et qui sait? »

Il eût été diflicile, même aux moins clairvoyants, de se tromper désormais sur les sentiments de René. Tout ce qui venait de se passer semblait l’avoir mis plus à l’aise ; il cherchait à se trouver avec Mariquita, et ne

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songeait pas à dissimuler le plaisir qu’il goûtait dans sa société. Celle-ci, de son côté, tout en gardant sa réserve habituelle, était plus sensible qu’elle ne voulait le paraître aux attentions dont elle se voyait l’objet. Il lui était doux de penser que la pauvreté à laquelle elle s’était résignée, au lieu d’éloigner d’elle René, l’avait rapproché. Quel était donc ce cœur qui s’offrirait à elle pour la dédommager de la perte de sa fortune ? Quand elle se souvenait de ces paroles et surtout de l’accent avec lequel elles avaient été prononcées, elle devenait rêveuse, et n’osait s’avouer à elle-même la satisfaction secréte qu’elle ressentait à se les rappeler.

Elle eut du moins un plaisir qu’elle put goûter sans contrainte. Les deux familles dont elle avait été la bienfaitrice, en apprenant qu’elle cessait d’être riche, se crurent obligées de lui rendre ce qu'elles venaient de recevoir d’elle. Elle l’apprit de M. Gérard. « Recom- » mandez-leur de n’en rien faire, dit-elle ; ils ont été » si heureux que je me reprocherais, comme si j’en » étais l’auteur, l’affliction dans laquelle retomberaient » ces pauvres gens. Pour eux, cette somme est toute » une fortune; et moi, que j’aie un peu plus ou un peu » moins, ma situation ne changera guère. Je ne veux » pas reprendre ce que j’ai donné. » Ils vinrent la remercier, et l’expression naïve de leur joie et de leur

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reconnaissance fit que cette journée resta, dans ses souvenirs, parmi les plus douces.

Mariquita avait montré peu d’empressement à jouir de sa fortune ; mais elle se hâta de satisfaire aux exigences de son créancier. Quand tout fut payé : « Me » voilà quitte, dit-elle, mais cela ne suffit pas. Il faut » maintenant que je songe à pourvoir à mon existence. » Je n’ai plus de raison pour rester ici ; j’ai déjà peut- » être abusé de l’hospitalité qui m’était accordée. » Monsieur Gérard, venez-moi en aide; que je puisse » trouver une position qui me permette de devoir à mon » travail le pain que je mangerai.» Le notaire se récria: tout le monde serait heureux de la conserver ; pourquoi se presser? Ne valait-il pas mieux attendre des circonstances favorables qui se présenteraient certainement? Mais elle insista: elle no serait satisfaite que le jour où elle pourrait se dire qu’elle n’était plus à charge à personne. M. Gérard lui promit de faire par lui-même et par ses amis toutes les recherches qu’il faudrait : mais il l’engagea à patienter au moins un mois ; car enfin ce n’était pas trop d’un mois pour recueillir tous les renseignements nécessaires; il ne fallait rien décider à la légère ; et quand il s’agissait d’une jeune fille, on ne pouvait prendre trop de précautions. Au fond, l’excellent homme espérait qu’avant un mois René se

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serait nettement déclaré, et qu’avec sa volonté persistante il aurait raison des résistances de sa tante. « Elle » va en revenir à son Anastasie, se disait-il ; et quand » je songe que c’est moi qui lui ai soufflé le premier la » pensée de ce mariage! Au diable l’idée que j’ai eue » là! Mais il est vrai que je ne connaissais pas alors » M lle Wallher. Après tout, on se marie pour soi, et » non pour les autres. Je ne veux pas pousser René à » la révolte ; mais il est majeur; il peut se passer du » consentement de sa tante. On criera, on s’indignera; » et après? Après, on en sera quitte pour se récon- » cilier. Elle n’a que lui de neveu ; la chose une fois » faite, elle pardonnera, et tout sera dit. Est-ce que » nous ne connaissons pas cela ? Après l’orage, le beau » temps. Les jeunes gens font bien souvent des » sottises ; mais il faut avouer pourtant qu’ils n’ont » pas toujours absolument tort d’agir à leur guise. Eh ! » parbleu ! quand je me suis marié , est-ce qu’on ne » me blâmait pas aussi de prendre une femme sans » fortune ? Je n’en ai fait qu’à ma tète, et j’ai bien fait. » Si j’avais épousé une dot, j’aurais pu, il est vrai, au » lieu de rester toute ma vie notaire de campagne, être, » tout comme un autre, notaire à Bordeaux : en aurais- » je été plus heureux ? Pauvre chère femme ! Le » premier, le seul chagrin qu’elle m’ait donné, c’est

Dii

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» quand je l’ai perdue. » Ce souvenir servit René. En se rappelant sa jeunesse, M. Gérard se promit de ne rien négliger pour aider à la conclusion d’un mariage destiné à faire le bonheur de deux personnes qu’il aimait.

M lle Aurore était plus éloignée que jamais de penser comme le notaire. Quand la ruine de Mariquila fut consommée, et qu’il n’y eut plus à revenir sur cette folie, comme elle disait, elle saisit la première occasion de s’en expliquer avec son neveu. « Eli bien ! dit- » elle, c’est fini ; elle en a fait de belles, la Chilienne ! » Si c’estcomme cela que l’on se conduit en Amérique, » elle aurait tout aussi bien fait d’y rester. Moi, je » n’aime pas les gens à idées romanesques ; on a ses » intérêts, on les soutient, à moins d’avoir perdu la » tête. — Mais, ma tante... — Tu vas prendre sa » défense peut-être? Il ne manquerait plus que cela. » — La défendre, Dieu m’en préserve ! Je n’y songe » même pas, et par une raison bien simple, c’est que »je l’admire. — L’admirer! voilà qui est par trop » fort. Allons, il paraît qu’à ton âge souvent on n’a » pas le sens commun. Après cela, admire tant que tu » voudras, si cela peut te faire plaisir. Mais, en atlen- » dant, que va-t-elle devenir ? Car ce n’est pas le tout » de faire l’héroïne ; avec tous ces beaux sentiments-

LA nüIPÎE.

» là, il faut vivre. Je ne me soucie pas pour mon compte » de la nourrir encore longtemps. Est-il convenable » que je garde dans ma maison une personne qui sera » bientôt la fable du pays, et qui ne m’est de rien? — » Eh bien ! ma tante, comme vous le disiez, elle peut » être votre nièce, et si elle veut m’accepter, je l’épouse. » — L’épouser, miséricorde ! Mais tu n’y penses pas. » Une fille qui n’aura pas un sou ! — Vos idées ont » donc changé ; car vous m’engagiez, il y a quelque » temps, à rechercher en mariage M IIe Walther ; et » quand je parlais de sa fortune, vous ne vouliez pas » savoir si elle était riche ou pauvre. — Ai-je bien dit » cela? D’abord je ne me souviens pas exactement des » termes dont je me suis servi ; ensuite, ce n’était pas » absolument comme aujourd’hui. Oh ! je ne suis pas » de ceux qui font un crime aux gens de n’ètre pas » riches ; mais quand on est devenu pauvre par sa • » propre faute, je dis qu’on a manqué à ses devoirs. » Car enfin, à moins d’étre égoïste ou de se jeter » dans un cloître, on ne vit pas seulement pour soi ; et » si on a envie de se marier, on n’a pas le droit de com- » promettre, pour son plaisir, l’avenir de sa famille. » Après tout, qu’est-ce que je veux pour toi ? Une » femme économe, raisonnable, qui connaisse le prix » de l’argent; et pas du tout une de ces extravagantes

LA RUINE

» capables de mettre leur mari et leurs enfants sur la » paille. Laisse-moi faire: je sais ce qu’il te fout; » donne-moi carte blanche ; je trouverai la personne » qui te convient, et tu m’en remercieras plus tard. » — Ma tante, reprit René, je regrette que mes vœux » ne soient pas d’accord avec les vôtres; mais je vous en » prie très-positivement, n’essavez pour moi aucune » démarche ; je désire me marier moi-môme, à mon » gré. — Tu ne vas pas cependant me braver, » s’écria M lle Aurore d’un ton où le courroux commençait à percer, « en affectant de faire la cour, sous mon toit et » en ma présence, à une fille dont je ne veux pas pour » nièce. — Je ne songe nullement à vous braver;

» mais sans me départir en rien du respect que je vous » dois, je peux bien me souvenir que le temps où j’étais » en tutelle est fini ; et quand il s’agit de décider de » mon avenir, j’ai le droit, ce me semble, de main- » tenir mon indépendance. Au surplus, laissons-là,. » s'il vous plaît, ce sujet d’entretien. Tout ce que je » peux vous promettre, ma tante, c’est que je ne par- » lerai pas à M lle Walther sans vous avoir prévenue ;

» et probablement ce ne sera pas de quelque temps «encore que je lui déclarerai mes sentiments, si je » dois les déclarer. «Malgré son irritation, M ,le Aurore sut se contenir ; elle aurait craint, en poussant à bout

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son neveu, de provoquer une démarche décisive. Elle était au moins certaine, d’après ses dernières paroles, de gagner du temps.

Peut-être s’étonnera-t-on que René ait pris un engagement de cette nature, et qu’avec ses vives impressions et son caractère résolu il ne se hAtc pas davantage. La raison en est bien simple. Il ne savait pas quels sentiments il avait inspirés à Mariquita, et ne voulait se hasarder à lui demander sa main que lorsqu’il croirait avoir touché son cœur. D’ailleurs il n’avait encore à lui offrir que son nom : imprévoyant tant qu’il ne s’était agi que de lui seul, il sentait maintenant le besoin d’avoir toute prête une existence assurée, pour lui comme pour celle qu’il aurait associée à sa destinée.

Quand René n’était pas là (et la tante avait le soin de lui confier souvent des affaires qui le retenaient au dehors), M 1Ie Aurorene prenait guère la peine de dissimuler ses nouvelles dispositions d’esprit. L’étoile des Lenoir, un moment obscurcie, reparut plus brillante sur l’horizon ; en d’autres termes, et pour parler sans métaphore, la mère et la fille redevinrent les chères amies, comme auparavant. Les visites quotidiennes, les dîners sans façon reprirent leur train ; il y eut de fréquents et longs conciliabules, et le lecteur devine

LA RUINE

aisément quels projets y furent débattus. M lle Aurore serait si heureuse d’avoir une nièce comme Anastasie ! Plus que jamais, Anastasie était la personne accomplie, la perle sans pareille. Quant à Mariquita, il n’est pas besoin de dire qu’elle n’avait plus droit aux moindres égards : et de quoi pouvait-elle se plaindre, après tout? On ne lui devait rien, et on lui accordait généreusement le vivre et le couvert. Toute autre, à sa place, ne se serait-elle pas estimée heureuse?

Mariquita avait le travers pourtant de ne pas apprécier son bonheur. Quelques propos, que l’on aurait voulu rendre piquants pour elle, furent tenus en sa présence, et elle en comprit toute l’intention. Pour rien au monde elle n’aurait voulu confier à René la peine qu’elle éprouvait ; mais elle s’en ouvrit à M. Gérard : « Il me tarde de sortir d’ici, lui dit-elle ; je » leur pèse, je le vois bien, et on ne se gêne pas pour » me le faire sentir. Que M lle de Clerfond cherche à » me froisser, c’est peut-être me faire payer un peu » cher l’hospitalité qu’elle a bien voulu m’accorder; » mais enfin, soit; je reste son obligée. Mais ces dames » Lenoir ! » M. Gérard haussa les épaules : « Ne com- » prenez-vous pas que la mère doit vous en vouloir » mortellement d’être cent fois mieux que sa fille ? Oh ! » ce n’est pas un compliment que je vous fais là, c’est

LA RUINE

» la pure vérité. Anastasie n’est qu’une petite sotte, » jolie, j’en conviens, mais envieuse et prétentieuse. » Quant à M lle de Clerfond, je n’en voudrais pas dire » de mal, c’est une de mes plus anciennes connais- » sances ; mais je me souviens que dans ma jeunesse » un de mes camarades, une mauvaise langue, remar- » quait à propos d’elle (vous savez qu’elle s’appelle » Ange) que pour faire de l’ange un démon il a sufli » de l’orgueil; et pour de l’orgueil, la chère tante » en a sa part, je ne puis le nier. Elle n’est pas toujours » d’humeur très-commode, je le sais bien. Mais encore » un peu de patience , et nous arrangerons toutes » choses à votre satisfaction, je l’espère. »

Ces petites persécutions se renouvelant sans cesse, Mariquita fit ses arrangements pour être toute prête à partir dès que le notaire aurait trouvé pour elle une occupation convenable. Elle attendait le retour de M. Gérard, qui avait été forcé de faire une absence de quelques jours. Mais un incident imprévu vint précipiter son départ.

LA DILIGENCE

René, un matin, était monté à cheval pour aller s’entendre avec un des fermiers de sa tante sur les conditions d’un bail qui devait être renouvelé. Mariquila, le plus souvent, passait dans sa chambre les heures qui précédaient le déjeuner ; mais ce jour-là, se sentant la tête un peu lourde, elle descendit dans le jardin pour prendre l’air ; et, sortant par une porte à l’extrémité du verger, elle se dirigea , comme elle l’avait fait plusieurs fois, vers une petite chapelle de la Vierge, située à quelque distance dans les champs. Elle revenait après avoir prié, et sans avoir jusque-là rencontré personne, quand, au détour d’une haie, dans un petit chemin creux, elle se trouva en face de René. Il avait oublié la copie de l’ancien bail, et il était revenu sur ses pas pour la chercher dans l’étude du

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notaire. En apercevant Mariquita, qu’il n’avait pu voir seule de toute la semaine, il sauta à bas de son cheval, passa la bride à son bras ; et, sous prétexte d’escorter la jeune fille, il la ramena jusqu’au verger. La conversation du reste fut assez indifférente, si rien peut être indifférent entre cœurs disposés à s’aimer.

L’après-midi, tandis que la tante mettait précieusement dans un vasesurlacheminée un assez joli bouquet de fleurs sauvages que M Me Lenoir venaitdeluiapporter: « Où donc, ma mignonne, avez-vous cueilli ce ehar-

» mant bouquet? — Là-bas, à l’extrémité du pré

» Bon, voilà que je ne me souviens plus comment on » l’appelle ; tu sais, maman, près de celle haie le long » de laquelle je t’ai dit que je venais de voir passer » M. René et M 1,e Walther. » La tante se redressa vivement: « Mon neveu et M lle Walther! Ensemble ce » matin ! Vous devez vous tromper, petite. René est » parti de bonne heure ; il est à deux lieues d’ici. — » Il m’avait pourtant semblé... Mais il est possible que » je me sois trompée, d’autant plus que je n’ai pu » reconnaître les voix; on parlait assez bas. Dans » tous les cas, Mademoiselle pourrait dire si je suis » dans l’erreur. » La *seule pensée qu’elle pouvait paraître avoir été surprise en faute fit rougir Mariquita. La tante fixait sur elle un regard perçant comme

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si elle avait voulu la pénétrer jusqu'au fond de l’àme : <f Eh bien, Mademoiselle? — Oui, il est vrai que j’ai » rencontré M. de Clerfond. — Ah 1 et pourriez-vous, » s’il vous plaît, nous expliquer cette rencontre? » Mariquita semblait interdite. Se voir soupçonnée, malgré son innocence, et sentir que l’on ne peut se justifier, parce que l’on a affaire à des gens prévenus ou ennemis, on se troublerait à moins. M m0 Lenoir se leva: « Viens, Anastasie. Pardon, chère amie, si nous » nous retirons. Nous regrettons bien sincèrement » d’étre la cause involontaire de ce qui arrive ; mais il » y a des explications auxquelles il vaut mieux ne pas » assister. — Restez, je vous prie ; vous n’étes pas ici » de trop quand il s’agit de René. Nous ferez^vous » enfin l’honneur de parler? » dit-elle en s’adressant à Mariquita d’un ton bref et impérieux. « Justifiez- » vous. Veuillez nous rendre compte de ce qui s’est » passé. Nous vous écoutons. »

M me et M 1Ie Lenoir s’étaient rassises, le sourire sur les lèvres. Leur air moqueur rendit à Mariquita toute sa fermeté : « Je vous demande pardon, dit-elle d’une » voix calme, mais je n’ai pas à me justifier ; je ne » descendrai pas au rôle d’acciiSée ; et quoique je n’aie » rien à me reprocher , il ne peut me convenir de » subir devant tout le monde une sorte d’interrogatoire.

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v — Et moi, jour de la vie! croyez-vous donc qu’il me » convienne de tolérer des rendez - vous ? — Des » rendez-vous, Mademoiselle! — Oui, oui, des rendcz- »vous, répéta-t-elle avec une colère croissante. >> Croyez-vous que je me laisse prendre à vos grands » airs? Ah ! on s’imagine que je suis de ces gens qu’il » est facile de duper et dont on peut se moquer tout à » son aise. Allez, allez, je vois clair dans votre jeu. Les » aventurières, si elles viennent ici, trouveront avec » moi à qui parler. Il ne sera pas dit que j’aurai été » trompée par une intrigante. Il est temps que tout » cela finisse. »

La rougeur qui était montée sur les joues de Mariquita fit place à une pilleur subite. Elle se leva : « Vous »avcz raison, Mademoiselle; il est temps que cela » finisse : je suis trop restée dans cette maison, puisque » j’y ai attendu l’indigne outrage qui vient de m’at- » teindre. Mais pouvais-je croire que M“® de Clerfond » essaierait jamais de calomnier d’un seul coup et son » neveu et une innocente jeune fille? Vous avez bien » voulu m’accorder l’hospitalité : je n’irai pas jusqu’à » dire que vous venez de m’atîranchir de toute recon- » naissance ; mais je vous dirai qu’elle aurait été plus » complète si vous m’aviez ordonné de sortir il y a » trois semaines : car rien ne vous obligeait à me

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» donner un asile, mais vous aviez au moins le devoir » de respecter ma réputation. M. Gérard n’aurait » jamais admis, sur de frivoles apparences, d’odieux » soupçons : il m’estime et continuera de m’estimer. » Votre neveu sait si je mérite aucun blâme. Vous » avez de la religion : un jour sans doute vous regret- » terez vos injustes accusations ; j’aime à le croire pour » vous plus encore que pour moi. Adieu , Mademoi- » selle. » Et, après avoir salué la maîtresse de la maison, elle sortit tranquillement, la tête haute, le regard fier et assuré, sans même honorer d’un coup d’œil M me et M lle Lenoir.

« Enfin, la voilà partie; bon voyage! » dit M 1Ie Aurore en se laissant retomber dans son fauteuil ; et elle respira longuement comme une personne délivrée d’un lourd fardeau. « Est-elle hautaine ! s’écria M” 6 Lenoir ; » ne dirait-on pas qu’elle a des rentes ? Je l’attends » quand elle mourra de faim ; on verra si elle garde » ses airs de princesse. — Vraiment, quelle audace ! » fit remarquer Anastasie; protester contre l’évidence! » N’aurait-on pas cru, à l’entendre, qu’elle n’avait » aucun reproche à se faire? Je n’aime pas, moi, les » femmes qui sont toujours à parler de leur vertu. »

On était heureux d’être enfin débarrassé d’un pareil fléau ; mais la joie cependant n’était pas complète; on

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se demandait, non sans quelque appréhension, ce que dirait René en apprenant ce qui s’était passé pendant son absence.

En quittant le salon, Mariquita était remontée dans sa chambre, mais elle n’y resta que quelques instants. Tout était prêt pour son départ; elle redescendit, et pria un domestique, qui s’était toujours montré plein d’obligeance pour elle, de porter ses bagages à une auberge qu’elle lui indiqua et dont elle prit le chemin. Elle marchait lentement, se demandant ce qu’elle allait faire. L’absence de M. Gérard la mettait dans un véritable embarras. En approchant de l’auberge, elle aperçut la diligence de Bordeaux à Paris arrêtée devant la porte. Sa résolution fut soudainement prise : rester à Bordeaux ou dans les environs, c’était s’exposer à revoir René; et elle voulait désormais éviter sa présence, non-seulement pour échapper aux commentaires malveillants que la tante ne manquerait pas de faire, mais aussi pour assurer, s’il en était temps encore, le repos de son propre cœur. A Paris, elle trouverait sans doute aisément à donner des leçons; d’ailleurs il lui serait toujours facile d’écrire à M. Gérard. Elle n’hésita pas, et monta dans l’intérieur, où deux places seulement étaient occupées.

Tout le monde se souvient de ces messageries ,

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répandues encore sur toutes les grandes routes il y a dix-sept ou dix-huit ans, et qui nous avaient semblé si rapides, alors que nous ne connaissions pas la merveilleuse vitesse des chemins de fer. Je ne suis pas de ceux qui médisent du progrès ; mais j’avouerai, dûton me traiter d’esprit arriéré et rétrograde, qu’il m’est arrivé plus d’une fois, sur les banquettes du wagon, de regretter l’ancienne diligence. Nous ne dévorions pas l’espace, il est vrai, mais le voyage avait son charme. On jouissait pendant le jour des paysages qu’offrait la route ; la nuit on s’endormait volontiers au bruit monotone des grelots.

Les plaisirs dont je parle ôtaient complètement perdus pour Mariquita. Elle avait pour compagnons de route un vieux mari et sa femme qui ne semblaient se soucier aucunement de lier conversation avec une étrangère. Elle-même aimait mieux s’absorber dans ses pensées. A mesure que chaque tour de roue la rapprochait un peu de Paris, et qu’elle sentait tomber cette sorte de résolution fiévreuse qui l’animait quand elle était sortie de la maison de M"« de Clerfond, elle s’effrayait de la vie qu’elle allait entreprendre. L’avenir lui apparaissait plein de luttes et d’inquiétudes. Seule, dans cette grande ville, dont elle avait entendu si souvent raconter les misères et les dangers, que faire?

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a qui s’adresser? A cette pensée, elle se troubla, et des larmes qu’elle n’eut pas besoin de cacher, car la nuit était venue, coulèrent le long de ses joues. Mais elle éleva son âme vers Dieu; elle pria. « Ma mère m’a » souvent répété, se dit-elle, que Dieu mesure les » épreuves à nos forces, et qu’il fallait avoir conliance » en sa bonté. Comment me viendra-t-il en aide? Je » l’ignore ; mais il ne m’abandonnera pas. Livrons- » nous donc à la Providence, sans lui demander ses » secrets. » Et elle se sentit consolée.

Cependant la fatigue la gagnait. Elle finit par s’assoupir. Mais il y avait quelques minutes à peine qu’elle goûtait ce léger sommeil, quand elle fut réveillée par le galop d’un cheval ; et en rouvrant les yeux, elle entrevit un cavalier qui passait dans l’obscurité et qui eut bientôt devancé la voiture. Une demi-heure après, la diligence s’arrêtait devant un relais. Pendant que les postillons's’occupaicnt à changer l’attelage, un palefrenier s’approcha, ouvrit la portière, et avec sa lanterne éclaira l’intérieur. Un jeune homme avança la tête et regarda. — « Mariquita ! — René ! » Ces deux noms furent échangés en même temps ; et René, car c’était bien lui, prit place aussitôt dans la voiture, en face de celle qu’il venait de rejoindre.

Reportons-nous maintenant en arrière pour savoir

LA DILIGENCE

ce qui s’est passé chez M" e Aurore après le départ de Mariquita. En rentrant le soir, René, selon son habitude, avait conduit lui-môme son cheval à l’écurie, pour s’assurer que le râtelier était bien fourni et la litière fraîche. « Tout le monde va bien ? » demanda-t-il au domestique. — « Dame, Monsieur, pour ce qui est » de votre tante, je peux vous répondre oui ; mais pour » M !le Mariquita, si on tient à le savoir, il faut aller » loin. — Comment? que veux-tu dire? — Je veux » dire qu’elle a quitté la maison, et qu’à l’heure qu’il » est elle court sur la route de Paris. — De Paris! » s’écria René; et, hors de lui, il s’élança précipitamment vers le salon, enfonça la porte plutôt qu’il ne l’ouvrit. Les trois amies tressaillirent. « Est-il vrai que » Mariquita soit partie? » dit-il d’une voix brusque.

, M 11 * Aurore voulut faire bonne contenance : « En » vérité, mon neveu, quelle est cette manière d’entrer ? » Je ne reconnais plus vos habitudes de politesse. Vous » avez oublié de saluer ces dames. — Trêve de leçons, » matante. Ces dames m’excuseront. Mariquita est-elle » partie? et pourquoi? — Pourquoi? Mais devait-elle » toujours rester ici? » répondit M lle Aurore, en se contraignant pour paraître calme. « lime semble que mon » hospitalité a été assez large : n’aurait-il pas fallu » l’héberger jusqu’à la fin de ses jours? Pour elle

LA DILIGENCE

» comme pour vous, son séjour dans cette maisons’étail » assez prolongé : ne le comprenez-vous pas, René ? » — Oui, » dit M me Lenoir , en essayant d’intervenir dansl’explicaüon, « tousceuxqui vous portent intérêt,

» Monsieur de Clerfond, désiraient, croyez-Ie bien,

» voir finir une situation dont on aurait pu jaser.

» — Je remercie beaucoup les gens qui me portent » intérêt, reprit René d’un ton sec ; mais je les prie de » ne pas prendre cette peine. Veuillez m’excuser, » Madame; mais il s’agit ici d’une affaire qui ne touche » en rien des étrangers. — Des étrangers ! s’écria » M me Lenoir. Mais il me semble, ma chère amie », ditelle en se retournant vers M lle Aurore, « que M. de Cler- » fond aurait pu se servir d’un mot moins dur et plus » exact. Je ne m’attendais pas à cette réponse de votre » neveu, que j’ai vu tout petit, et pour qui j’ai toujours » eu tant d’affection : car je l’aime, vous le savez bien, » et je puis le dire, comme mon fils. »

Anastasie baissa les yeux. « Allons, René, » dit la tante, en faisant un violent effort sur elle-même, « réfléchis donc. Tu n’y penses vraiment pas, quand » tu parles ainsi devant cette excellente M me Lenoir, » toujours disposée, si tu le veux, à te donner des » preuves de l’affection qu’elle a pour toi. Ces dames » sont mes meilleures amies. — Oui, certes, et ce n’est

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» pas de nous qu’on pourra dire que nous sommes des » inconnues, » reprit la mûre d’Ànastasie.

René regarda fixement sa tante : « J’ignore quelles » sont les preuves d’affection qui pourraient m’étre » données ; mais je n’en sollicite, et je n’ai autorisé » personne à en solliciter aucune pour moi, je veux » qu’on le sache. Quant à la personne à laquelle vous » venez de faire allusion », ajouta -t-il en s’adressant à M me .Lenoir, « elle peut être une inconnue pour vous, » mais non pour moi. Et puisqu’on me force à le » déclarer hautement ici, sachez que si elle me fait » l’honneur d’accepter ma main, elle comblera mes » vœux ; car elle est la seule à qui j’aie songé pour en » faire ma femme.

» — Ta femme ! » s’écria M Ile Aurore, qui ne put dominer plus longtemps son irritation. « Si je l’avais chassée » plus tôt, pareille idée ne te serait jamais venue. — » Vous l’avez donc chassée, vous en convenez. — Oui, » certes ; ne suis-je pas maîtresse chez moi ? — Eh » bien ! il faut qu’elle rentre. — Dieu m’en préserve ! » Reprendre une fille de cette espèce, une donneuse » de rendez-vous, jamais ! jamais ! — Votre résolution » est bien arrêtée? — Inébranlable. »

Il se fit un silence. M lle Aurore, l’interprétant dans le sens de ses désirs, regardait tour .à tour son neveu

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et M me Lenoir avec un air de satisfaction, comme déjà sûre de son triomphe. Mais les yeux enflammés du jeune homme, ses traits altérés, auraient dû l’avertir de son erreur. Si René se taisait, c’est qu’il sentait que sa colère, s’il n’y prenait garde, allait s’exhaler en apostrophes violentes. Luttant contre lui-méme, il parvint à refouler assez son émotion pour se croire maître de sa parole. Au bout de quelques instants : « Ma tante, » dit-il d’une voix lente mais fortement accentuée, « si votre volonté ne plie pas, la mienne ne » se laisse pas rompre aisément, vous devriez le » savoir. Vous ne pouvez avoir oublié ma première » jeunesse. Plus tard, j’ai quitté la France pour n’avoir » à subir la loi de personne. J’étais heureux et indé- » pendant dans mon pays d’adoption. Je ne vous ai pas » demandé à rentrer dans votre maison : c’est vous qui » m’avez pressé, qui m’avez prié de revenir. J’ai cédé » à vos sollicitations. J’avais cru qu’au moins vous » n’essaieriez plus d’entreprendre sur ma liberté; » et voici qu’à peine de retour, vous avez voulu dis- » poser de moi sans mon consentement, m’imposer » des inclinations qui n’étaient point les miennes, » m’assujétir à tout ce qu’il vous plairait de prescrire. » Une fois seulement, vos idées ont paru d’accord avec » les secrètes affections de mon cœur. Mais cette jeune

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» fille que vous désiriez me voir pour femme, lors- » qu’elle était riche, n’a plus été pour vous qu’un objet » de mépris depuis qu’elle s’est dépouillée de sa for- » tune. Si elle n’a plus aucun mérite à vos yeux, aux » miens elle n’a rien perdu. Sans tenir le moindre » compte de mes sentiments, vous la dédaignez, vous » la chassez, pour employer vos expressions. Vous êtes » maîtresse dans votre maison, dites-vous ; je suis le » maître , moi , de n’y pas rester. Vous n’avez pas » songé , en renvoyant Mariquita, que c’était me » renvoyer aussi. Je pars; si jamais vous désirez que » je revienne, rappelez-vous qu’il faut ouvrir vos » portes toutes grandes à votre nièce. Je ne rentrerai » pas seul.

» — Je te déshérite ! » cria M lle Aurore en frappant du pied au moment où son neveu sortait. René n’eut point l’air d’entendre cette menace. « Il n’osera pas faire ce » qu’il dit », ajouta-t-elle après un instant de silence, comme pour se cacher à elle-même l’étendue de sa défaite. En effet, tout en prévoyant la possibilité d’un accès de colère, elle n’aurait jamais supposé que son autorité fût à ce point méconnue, et que les choses dussent avoir un tel dénoûment.

René prit à la hâte ce qu’il avait de plus précieux et se rendit à l’auberge d’où était partie Mariquita. Il se

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fit seller un cheval, et voyageant comme les courriers qui changent de monture à chaque poste, il parcourut ainsi sept relais, toujours galopant. Les émotions auxquelles il était en proie, jointes à l’habitude de ces rudes exercices, l’empêchaient de sentir la fatigue.

Après le cri qui lui était échappé dans la première surprise, Mariquitase taisait, heureuse et embarrassée tout à la fois. Certes, si René lui avait demandé son consentement pour la suivre, elle le lui aurait impitoyablement refusé ; mais il avait pris le plus sûr parti, qui était de s’en passer. Souvent les choses répondent mieux à nos désirs cachés, en s’arrangeant autrement que nous ne les aurions réglées, si elles avaient uniquement dépendu de notre volonté. La satisfaction que l’on aurait eu honte de rechercher, on la goûte sans remords quand elle se présente d’elle-môme : on est â l’aise avec sa conscience, sans que le cœur y perde rien. Qu’une sévère casuistique trouve à reprendre à cette espèce de compromis entre le devoir et la passion, je n’essaierai pas de le nier : mais celui-là seul qui sera resté toujours exempt de ces petites faiblesses pourra blâmer Mariquita.

René prit la parole : « C’est bien mal, dit-il, d’être » partie si brusquement sans songer aux amis que

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» vous laissiez derrière vous. Je n’ose me plaindre; » mais que pensera M. Gérard? » Elle ne répondit rien. Il attendit un instant; puis se pencha vers elle, et à voix basse : « Quoi ! pas un mot ! Que vous ai-je » donc fait, moi? Dois-je croire qu’en quittant la » maison de la lante vous avez voulu fuir aussi le » neveu? Si ma présence vous est importune, diles-le, » et je descends au prochain relais. C’est-à-dire, non... » Je peux prendre place dans une autre partie de la » voiture; mais je serai sur qu’au moins vous aurez » fait heureusement ce voyage. » Mariquita murmura quelques phrases inintelligibles.

« Une belle nuit! » dit à sa femme, en mettant la télé à la portière, le vieux voyageur qui s’était réveillé. — « Écoutez, Mariquita », reprit René d’un ton suppliant. Elle l’interrompit avec vivacité: « Monsieur » de Clcrfond, avez-vous oublié la langue que vous » parliez au Chili? — Si je sais encore l’espagnol, je » le crois bien ! » s’écria-t-il en lui répondant dans cette langue. Mariquita, en se défiant des oreilles curieuses qui pouvaient les écouter, venait , sans y réfléchir, de rompre l’espèce de barrière que la présence de deux étrangers établissait entre elle et René. Elle le comprit, mais trop lard; René le comprit aussi: il pensa qu’en l’invitant à ne parler que pour elle

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seule, Muriquita semblait autoriser les libres épanchements ; il conçut de l’espoir, et résolut de savoir à quoi s’en tenir sur les dispositions de la jeune fille.

Le lecteur n’attend pas que je lui redise toute la conversation , qui fut longue. Tout aidait René à déclarer ses sentiments. Le léte-à-téte lui eût été moins favorable : seule avec lui, Mariquita, se défiant de la solitude, se serait armée de froideur et de silence. La présence de ses compagnons de route la rassurait, sans être un obstacle à l’entretien. A moins d’avoir un cœur de pierre, pouvait-elle rester insensible à la preuve d 'attachement que René venait de lui donner? Le trouble qu’elle avait ressenti au sortir de cet état d’isolement et d’abandon où elle s’était trouvée réduite quelques heures auparavant, elle l’attribuait à un mouvement de reconnaissance. Avant de dire un mot, René avait déjà pour lui l’éloquence des services rendus ; mais il parla: il parla avec feu ; il fit passer dans son langage toute l’émotion qui était dans son àmc ; il fut tout à la fois tendre, suppliant, passionné. Profondément remuée, Mariquita se sentait rougir et pâlir tour à tour, heureuse au moins de penser que la nuit empêchait de lire sur son visage. Mais quand il lui dit en finissant : « El maintenant me pardonnerez- » vous de vous avoir. fait cet aveu? Me permettrez-

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» vous d’espérer, en échange de l’amour que je vous a ai voué, un peu d’attachement? » Elle murmura un oui, un oui si faible, qu’il le devina plutôt qu’il ne l’entendit: mais il ne put s’y méprendre; car leurs mains se rencontrèrent dans l’obscurité, et il osa porter à ses lèvres la main qu’il tenait , sans que Mariquita songeât à la retirer. « Consentirez-vous à me la donner » à tout jamais? — A tout jamais ! » répondit-elle d’une voix plus ferme.

II y eut quelques instants de silence ; tous les deux, se recueillant, méditaient sur cette suite d’événements qui venaient de les engager l’un à l’autre. Ce fut Mariquita qui la première reprit la parole. « René, » dit-elle, je vous ai fait une promesse, et je ne veux » pas la rétracter: mais Iaissez-moi, pour votre bon- » heur et pour le mien, y mettre une condition. Nous » sommes libres tous les deux, je le sais ; et si nous le » voulions, il suffirait de quelques jours pour que » notre union fût prononcée. Mais, je vous le demande » à vous-même, si dans quinze jours, si dans un mois, » votre tante apprenait notre mariage, ne serait-elle » pas autorisée à croire ou que depuis longtemps tout » était convenu entre nous et que nous l’avons trom- » pée, ou que nous nous sommes décidés soudaine- » ment comme deux étourdis qui courent follement

LA DILIGENCE

» une aventure ? A la rigueur, vous n’avez pas besoin » de son consentement; mais elle vous a élevé, et il est » plus digne de vous, par déférence pour elle, de ne » pas user tout de suite de votre droit. Pour moi- » même, René, j’aime mieux que vous fassiez plus » longtemps l’épreuve de vos sentiments : on cède » quelquefois* à un premier entrainement, et on le » regrette plus tard ; je veux vous préserver de tout » regret. D’ailleurs (je vais déchoir peut-être à vos » yeux, en vous faisant descendre de ces hauteurs, où » vous emportait votre imagination, sur le terrain des » vulgaires réalités ; mais j’ai le devoir, et j’aurai le » courage, au risque de pprdre dans votre opinion, de » vous dire ce que je crois la vérité) le mariage n’est » pas cette vie que vous semblcz rêver, étrangère aux » mesquines préoccupations de cette terre et toute pleine » d’idéales aspirations. Comme nous vivons dans le » monde, il faut bien en subir les conditions. Quand » deux époux s’enchaînent l’un à l’autre, ils n’unissent » pas seulement leurs cœurs, ils associent des intérêts: » ils n’ont môme plus le droit de songer uniquement » à eux. Or, René, ni vous ni moi n’avons de fortune. » Le peu que je possède ne suffirait même pas aux » modestes besoins d’une jeune fille. Il ne vous reste, » je le crois, que bien peu de chose, et vous ne pourrez

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» désormais compter sur votre tante. Nous ne Irouve- » rons donc de ressources que dans notre travail. Vous » n’avez pas de carrière ; en France, vous ne pouvez » exercer votre profession de médecin sans posséder » ce que vous appelez un diplôme: ce diplôme, il vous » faut encore un an pour l’obtenir. Acquérez-le, René, » et dans un an, si vous pensez encore comme aujour- » d’hui, dans un an je serai votre femme. Alors je » vous suivrai partout où vous voudrez : môme au » fond d’un obscur village, satisfaite avec vous de la » plus humble existence, pourvu que le pain de chaque » jour nous soit assuré, vous me verrez supporter avec » joie toutes les fatigues, tontes les privations , trop » contente si je peux, par mon dévouement et mon » affection, alléger le poids de vos propres travaux. » René se récria : il était certain de l’aimer toujours ; à quoi bon lui imposer une épreuve superllue ? Sans être riche, il n’était pas encore à la merci des premières circonstances ; il lui restait quelques économies ; et puis, s’il en était besoin, il trouverait des amis pour l’aider, en attendant que sa position fût bien assise : Mariquita aurait-elle la cruauté de retarder son bonheur d’un an? Mais elle fut inflexible. René dut se résigner et céder à des considérations dont il ne pouvait, au fond, méconnaître la justesse. D’ailleurs

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pouvait-il se plaindre? Mariquita lui avait promis qu’elle serait sa femme ; et il savait quelle valeur avait une promesse dans la bouche de Mariquita.

La nuit disparaissait ; les objets commençaient à redevenir visibles. René regardait, avec des sentiments d’amour et d’admiration, celle en qui désormais il voyait sa fiancée. Jamais elle ne lui avait paru si belle. En effet, quoique l’insomnie eût laissé quelques traces de fatigue sur sa figure, ses yeux, où s’exprimait une douce émotion, semblaient animés d’une vie nouvelle. René ne pouvait se rassasier du plaisir de la contempler. Elle s’en aperçut ; et, quoique heureuse de ce témoignage muet de tendresse, elle voulut appeler ailleurs son attention. « Mais tournez-vous donc de ce » côté, » dit-elle en lui montrant l’horizon tout inondé d’une lumière rose. « Quel magnifique spectacle ! — » Pourquoi voulez-vous, lui répondit-il, que je détache » mes regards d’un spectacle mille fois plus doux? » Ces paroles résonnaient délicieusement à son oreille , mais elle feignit de ne pas les avoir entendues : « Oh ! » la belle journée qui se prépare ! reprit-elle. — Oui, » la plus belle de toute ma vie. Elle n’aura de compa- » rable, Mariquita, que la journée où je pourrai vous » conduire au pied de l’autel. » Elle lui sourit, sans dire un mot ; mais ce sourire en disait plus que toutes

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