ACTE PREMIER
O toi que la valeur a fait l'ég^al d'un roi, Va, ne repousse point celle qui mit en toi Après tant de revers sa suprême espérance. Seul désormais tu peux conjurer l'échéance.
(Elle se jette a ses pieds).
MARIUS
Reine, relève-toi. Tes maux immérités.
Fruit des ambitions et des rivalités Où le destin veut que ton amour te confonde, Inspirent à mon âme une pitié profonde. Mais qu'attends-tu de moi?
NERBALA
Dans un site ignoré Je sais une retraite où je consolerai A force d'amour et de compassion tendre L'époux que ta clémence aura daigné me rendre. Je saurai, retrouvant mes élans anciens, Oublier mes malheurs pour ne songer qu'aux siens. Là bien loin des cités, sans accès et sans route. Nous vivrons inconnus, tenus pour morts sans doute. Rome, j'en fais serment, n'entendra plus parler Du prince qui contre elle osa se rebeller.
As-tu bien médité l'objet de ta demande? Ig-nores-tu ce que mon rôle me commande ? Crois-tu donc que je puisse en user à mon gré ? Un chef est plus qu'un autre en son pouvoir muré.
Marius voulût-il laisser Jug^urtha libre, On l'en empêcherait sur les rives du Tibre.
NERBALA
Qu'importe au Sénat que Jug^urtha soit vivant, S'il n'entend plus parler de lui, dorénavant?
MARIUS
Le Sénat y voit clair. Il juge à sa manière. L'âme d'un Jugurtha n'est jamais prisonnière. Tu te leurres, ô femme, en pensant le garder, Et de ton amour même il voudrait s'évader. Il m'en coûte de dissiper ton espérance. Mais l'Afrique n'aura ni paix ni délivrance Tant que ton indomptable époux l'agitera. On exige un otage : il nous en servira.
NERBALA
Libre à l'écart, l'Afrique est-elle donc moins vôtre?
MARIUS
La liberté de l'un paiera celle de l'autre.
NERBALA
Je croyais qu'un grand homme aurait pu s'émouvoir.
MARIUS
Un grand homme n'est grand qu'en faisant son devoir.
Le premier des devoirs est d'être magnanime.