TOUS LES ROMAINS
Rendons grâces aux dieux !
JUGURTHA
Parole mensongère !
Tu te vantes^ Romain. Oui, l'Afrique est à vous. Pour un temps accablée, elle cède à vos coups. Mais ne l'oubliez pas : son âme frémissante Se refuse à la destinée avilissante Que votre orgueil latin lui prétend imposer, Et le feu mal éteint peut encor s'embraser. Jugurtha disparu renaîtra dans un autre. Le sang qui coule en nous est plus pur que le vôtre. Rome, dont tu te plais à vanter les bienfaits, Porte en elle le germe obscur de ses forfaits. J'y suis allé jadis. Je la connais, la louve. Et sais quelle fringale en ses entrailles couve. Je suis édifié. J'ai vu de près ses grands. Ce Sénat composé de quatre cents tyrans, Patriciens vivant en d'éternelles fêtes Et qui comptent sur nous pour acquitter leurs dettes. Ici même j'ai pu les soupeser d'abord Et voir ce qu'ils valaient : juste leur pesant d'or. Trois fois la Métropole envoya pour me vaincre Ses meilleurs généraux : trois fois je sus convaincre Ces intègres guerriers de retourner chez eux : Opimius a dû me trouver généreux ; S'il en juge autrement, je le déclare injuste. Scaurus était doué d'un appétit robuste ;
Il me coûta plus cher que son prédécesseur. Quant à Calpurnius, leur brillant successeur, S'entendant encor mieux à mener son commerce, Il ne me laissa pas l'ombre d'une sesterce. Voilà donc ce que sont vos premiers magistrats. Qu'on en juge par là des moindres scélérats. De tous ces publicains à la g-rifFe rapace Venus pour dépecer ma déplorable race, Et pressurer ce sol pour en faire jaillir De quoi nourrir leur vice et gorg-er leur désir. Et tu viens nous parler ici de nous soumettre. Dans un esprit de paix au joug d'un pareil maître ! Romain, comment peux-tu le croire en vérité ? Non ! J'ai par trahison perdu la liberté Et l'Afrique sans moi vous demeure soumise ; Mon rôle est fini. Mais la revanche promise Elle viendra de vous, par vous, je le prédis. L'envers de votre gloire a des signes maudits Par où secrètement s'annonce votre perte. Rome porte à son flanc une plaie entrouverte, Charriant la sanie et le pire poison.
Nul remède n'en peut hâter la guérison, Et bientôt l'on verra, Colosse aux pieds d'argile, S'écrouler d'un seul coup sa puissance fragile.
MARIUS
La colère t'égare. Un nom trop détesté Te fait prendre l'espoir pour la réalité. Rome ne fut jamais plus superbe et plus forte.