ACTE II
Que Gracchus, que Drusus aux trop nobles desseins
Périrent sous le fer de lâches assassins ?
Quoi ! tant de braves gens auraient donné leur vie
Pour que la République, à tes vœux asservie,
Devienne le butin d'un soldat factieux,
Prêt à tout pour servir son but séditieux ?
Eh bien, d'un vain espoir, Sylla, ton cœur se flatte.
Jette le masque enfin, élégant diplomate !
Je ne suis pas ta dupe, et tes grands sentiments
D'amour, de confiance en nos apaisements
Ne trompent pas un vieux routier de mon espèce ;
M'as-tu vraiment cru de cervelle assez épaisse
Pour ne point discerner chez un tel concurrent
Les motifs plus secrets du prétexte apparent.
SYLLA
Si je quitte le masque de ma politesse
Quitteras-lu celui de ta feinte rudesse.
Faux démocrate ! ami sensible des petits !
Il te sied bien de parler de mes appétits,
Toi dont depuis quinze ans l'éloquence néfaste
Prêche l'égalité des hauteurs de ton faste.
Piètre solliciteur des acclamations.
Crois-tu m'abuser par tes déclamations
Sur le peuple, la liberté, la République,
Et te crois-tu céans sur la place publique ?
Pas plus que toi je ne suis dupe des grands mots
Par lesquels tu prétends soulager tous les maux.
Laisse donc là Drusus, les Gracchus et tant d'autres.
Ce furent des héros, ce furent des apôtres,
Et surtout des rêveurs, car leur avortement
Bien plutôt plus qu'un exemple est un enseig"nement.
Le peuple ? Ah moins encor que moi tu le respectes :
Faut-il te rappeler tes manœuvres suspectes,
Tout l'arg-ent prodigué pour tes élections ?
Tu me fais rire avec tes aspirations :
Les aspirations de cette plèbe immonde.
Ramassis d'affranchis des quatre coins du monde.
Tous les vices de Grèce et d'Asie accouplés
Dans les faubourgs de Rome en plein jour étalés.
Le Perse au dol expert, le Grec à double face.
Le Tyrien rampant, le Sicule vorace.
Le Lydien fardé, le Mède inquiétant,
Courtiers véreux de tout ce qui s'offre ou se vend.
Trafiquant de leur vote, et sous la loi du nombre
Ecrasant une élite et l'étouffant dans l'ombre.
MARIUS
Tais toi ! Ces hommes sont des citoyens romains.
SYLLA
Oui, g-râce à tes pareils, qui mirent en leurs mains Le patrimoine de dix siècles d'héroïsme. C'est pour finir un jour dans ce bas despotisme. Que Rome aura versé le plus pur de son sang-. Ah ! Scipion, jadis, voyait en frémissant