ACTE III gS
Parce qu'un dictateur me tient à sa merci,
Condamnés au nom d'une équivoque sentence
A frapper votre chef proscrit et sans défense.
Vous déciderez-vous à ce triste forfait?
Non. Pour de tels exploits votre bras n'est point fait,
Et je lis dans vos yeux l'horreur qu'il vous inspire.
Ah! puisque l'on me craint qu'on me donne un empire
A conquérir pour Rome en de lointains pays,
Un empire dont mon trépas sera le prix,
Mais que j'obtienne au moins sur un champ de bataille
Puisqu'il me faut mourir, une mort à ma taille.
SEXTILIUS
Soldats, n'écoutez plus ces perfides discours. Les ordres de Sylla doivent suivre leur cours. Tremblez, tremblez d'encourir sa juste colère Et redoutez pour vous une peine exemplaire.
Rappelez-vous qu'il est un autre châtiment Et que le remords suit de près l'acte infamant. Vos âmes de soldats vous demanderont compte D'avoir à Marins inflig'é cette honte.
(Les légionnaires se consultent du regard. Les vétérans restent immobiles. Quelques jeunes soldats cependant s'élancent et se saisissent de Marias. Les vétérans se détournent en cachant leurs visages.)
MARIUS
Malheureux ! C'en est fait. Porter la main sur moi.
Vétérans de Verceil, dominez votre émoi.
Magnifique ironie et leçon surhumaine :
Voir Marius tomber sous une arme romaine !
(Sextilius fait un geste).
Sextilius, arrête ! Accordez au vaincu.
Quelques instants encor. Bientôt j'aurai vécu. Ecartez-vous de moi. Laissez du moins un père Adresser à son fils sa volonté dernière.
(Il écrit sur ses tablettes quelques mots qu'il scelle et cacheté de sa bague. Puis il remet les tablettes à Sextilius.)
Je t'adjure, au nom de nos liens de jadis, De remettre à Caïus, à mon bien-aimé fils, Ces paroles d'adieu. Tel est mon vœu suprême Sur toi puis-je compter.
SEXTILIUS
Ainsi que sur toi-même.
C'est bien, me voici prêt. Pourtant, dis-moi quels son Ces champs déserts, ces collines à l'horizon. Ces informes débris, pierres qu'envahit l'herbe. Je veux savoir où mon sort tragique et superbe Ferme sa courbe et clôt à jamais mon destin. Parle, quels sont ces lieux où le flot incertain A jeté Marius entre vos mains de crime ? Où suis-je ?
SEXTILIUS
A Cartilage.
MARIUS
A Carthag-e ! Hasard sublime !
Des vestiges sans nom que la ronce envahit, Seuls restes d'un éclat que son excès trahit, Cartilage, cité d'or, de pourpre et de lumière. Voilà ce qui survit de ta splendeur première ! Temples ensevelis, frontons cyclopéens, Portiques de porphyre, arceaux marmoréens, Ou'êtes-vous devenus, arrogants témoignages Construits pour défier la tourmente des âges ! Quelques blocs mutilés, quelques gravats fangeux Attestent seuls encor vos songes orgueilleux. Cartilage ! cité morte en plein rêve de gloire. Enseigne à ces mortels le prestige illusoire De la grandeur humaine et des ambitions. Carthage ! carrefour de tant de nations. Bruissante de cris, de négoce et de fièvre. Le vacarme éclatant de ces milliers de lèvres Oui peuplaient tes faubourgs et striaient ton azur. Est moins beau que ce calme immense, où rien d'impur Ne trouble désormais le long sommeil sans rêve En qui l'éternité de ta gloire s'achève. Dieux, je vous maudissais, mais je ne savais pas Quelle terre devait fouler mes derniers pas. Et je méconnaissais la profonde sagesse Que pénètre si mal notre humaine faiblesse.
gS MARIUS VAINCU
Or ce que Jupiter et Mars ont décrété J'en entrevois soudain la secrète clarté, Et j'accepte en ce jour les volontés divines Qui confrontent ainsi nos trafiques ruines. Oui, l'histoire dira qu'impassible et muré Marins n'aura point sur lui même pleuré. Mais, toi, Carthag-e, ô Cité d'or et d'aventure, Contemple Marins pleurant ta sépulture.
(Il s'incline et se couvre la face).
(Les assistants sont gagnés par l'cmotion).
(Quelques vétérans se détournent en pleurant)
Maîtrisez vos esprits ; pour un soldat romain Je souhaitais à tort un plus beau lendemain. Périr sur les débris d'un conflit séculaire Il n'est point croyez-moi, de fin plus exemplaire Chacun de ces gravats, chacun de ces lambeaux, Ces mornes champs hantés de funèbres oiseaux, La douleur dont un tel spectacle nous accable Montrent de Rome aussi la puissance implacable Fantômes d'Amilcar, de Magon, d'Annibal Accueillez par delà le silence tombal Votre frère ennemi. Vous aussi, grandes ombres. Qui sans doute parfois errez dans ces décombres Vous connûtes des jours plus amers que le fiel : Amilcar périssant sans revoir son doux ciel, Annibal, beau vainqueur aux yeux chargés d'audace Vos malheurs sont plus grands que ne l'est ma disgr; Car je laisse Rome debout, ayant dompté Tout empire insurgé contre sa volonté.