‹ MarivauxChapitre 10 sur 15 · HISTOIRE DE LA PRINCESSE LEONIDE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PRINCESSE LEONIDE

Le Triomphe de l'Amour est d'une moralité plus compliquée. Il faut résumer cette comédie héroïque, ne fût-ce que pour connaître ce que supportait le public du Théâtre-Italien, au mois de mai 1732.

Léonidas, général lacédémonien (pas celui des Thermopyles, un autre), a usurpé autrefois par vengeance le trône de Gléomène, roi légitime de Sparte. Sa postérité continue de régner sur les Spartiates; et, pour le moment, l'héritière de l'usurpateur est une jeune fille très belle et très vertueuse, la princesse Léonide.

Or cette princesse apprend qu'un descendant des rois dépossédés vit encore. Il s'appelle Agis. C'est un bon jeune homme qui vit retiré, dans la maison d'un professeur de philosophie. Ici, l'on prévoit, je pense, ce qui arrivera. Conformément aux règles de la comédie, la jeune princesse heureuse aimera le prince malheureux. Elle rêvera même de lui rendre le trône de ses pères, en le faisant asseoir, à côté d'elle, sur ce trône. Seulement, elle craint d'être mal reçue par Agis si elle va le trouver tout droit chez son professeur, afin de lui expliquer ses desseins.

Alors, la princesse Léonide n'hésite pas à employer un stratagème. Elle quitte la courte tunique dont les filles de Sparte ont coutume de se revêtir; elle dissimule ses charmes sous le manteau d'un étudiant et son nom de Léonide sous le faux

nom de Phocion. Ainsi déguisée, elle entre incognito chez le professeur de philosophie, lequel possède un joli jardin aux environs de la ville. Elle s'est avisée d'un stratagème dont voici le plan : se donner pour un jeune écolier que le désir d'entendre le professeur Hermocrate a conduit en ces lieux; écouter sans bâiller plusieurs conférences de philosophie; profiter de cette occasion pour voir Agis et pour lui dire, entre deux dissertations : « Je vous aime ».

Hermocrate, secouru par les lumières de son valet Arlequin, devine tout de suite que le prétendu étudiant est une fille habillée en garçon. Que faire? Léonide est décidée à tout, pourvu qu'elle voie son prince charmant. Elle regarde Hermocrate bien en face et lui tient à peu près ce langage : « Eh bien! oui, monsieur le professeur, je suis uno femme. Je suis venue ici, poussée par une passion inconsidérée peut-être, mais qui sûrement vous touchera quand vous en recevrez l'aveu. Ce n'est pas votre philosophie qui m'attira dans votre jardin. Hélas! c'est vous-même. » Et puis, elle marivaude éperdument : « Oui, seigneur, je vous aime; mais ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas ici d'un penchant ordinaire. Cet aveu que je vous fais ne m'échappe point, je le fais exprès; ce n'est point l'amour à qui je l'accorde, il ne l'aurait jamais obtenu; c'est à ma vertu même que je le donne. Je vous dis que je vous aime, parce que j'ai besoin de le dire, parce que cette confession aidera peut-être à me guérir, parce que je cherche à rougir de ma faiblesse pour la vaincre. Je viens

affliger mon orgueil pour le révolter contre vous. Je ne vous dis point que je vous aime, afin que vous m'aimiez; c'est afin que vous m'appreniez à ne plus vous aimer moi-même. Haïssez, méprisez l'amour, j'y consens; mais faites que je vous ressemble. Enseignez-moi à vous ôter de mon cœur; défendez-moi de l'attrait qui me porte vers vous. Je ne demande point d'être aimée, il est vrai, mais je désire de l'être; ôtez-moi ce désir; c'est contre vous-même que je vous implore. »

On a beau être professeur de philosophie et enseigner le mépris des passions, on ne peut se défendre d'un certain émoi, lorsqu'une belle fille, même habillée en garçon, vous lance à brûle-pourpoint ces déclarations délicatement incendiaires. Il n'y a pas de prud'homie qui tienne contre une attaque si savante. « Tout sauvage que je suis, soupire le bonhomme Hermocrate, j'ai des yeux et vous avez des charmes. »

Cependant, la princesse, à qui le philosophe, désormais troublé, a promis le secret, rencontre le jeune Agis qui la traite avec une camaraderie cordiale. Cette camaraderie se change bientôt en amitié. Léonide voudrait glisser, sur ce penchant, jusqu'à l'amour. Pour hâter ce mouvement, elle déclare son sexe à son ami, et invente une nouvelle fable. Elle se donne pour une fille malheureuse, nommée Aspasie, et que ses parents veulent marier avec quelqu'un qui ne lui plaît pas. « 0 Aspasie, répond le chaste jeune homme, votre sexe .est dangereux; mais les infortunés sont trop respectables. » Toutefois, il ne veut point dépasser les limites d'une

amitié respectueuse. La princesse, que rien ne décourage, feint d'accepter ce pis-aller.

Mais un coquetage d'amitié entre un homme et une femme est toujours le prélude inquiet d'un sentiment plus ardent. Cette inquiétude est délicieuse. On s'y abandonne sans prendre garde au péril. On s'endort dans ce délice. Et, un beau jour, on se réveille amoureux. C'est ce qui arrive aux deux héros du Triomphe de V Amour. Cette comédie longuement mythologique et dont les péripéties sont d'une rare incohérence, s'achève en une analyse morale dont la finesse est exquise. Si l'action de cette pièce est languissante, le dialogue a une saveur dont il faut savourer la délicatesse. Il n'est pas jusqu'au philosophe qui, vers la lin de la pièce, ne devienne amusant, lorsque l'amour de ses deux jeunes gens l'induit en des scènes de jalousie et de regret. Ce marivaudage en trois actes semble être parfois un commentaire lointain de ce lai d'Aristote, dont tout le moyen âge s'est égayé si franchement, et où l'on voit le philosophe de Stagire, mené en bride et à coups de houssine par une jolie fille aux tresses blondes.

La morale de ces historiettes sentimentales et discrètement sensuelles est facile à déduire. Marivaux lui-même s'est diverti à la chanter en des couplets menus et grêles dont le refrain ressemble à une ritournelle de Pergolèse ou de Cimarosa :

Vous qui sans cesse à vos fillettes Tenez de sévères discours (bis),' Mamans, de l'erreur où vous êtes Le dieu d'Amour se rit et se rira toujours (bis).

Vos avis sont prudents, vos maximes sont sages ; Mais malgré tant de soins, malgré tant de rigueur,

Vous ne pouvez d'un jeune cœur

Si bien fermer tous les passages, Qu'il n'en reste toujours quelqu'un pour le vainqueur.

Vous qui sans cesse à vos fillettes

Tenez de sévères discours (bis),

Mamans, de l'erreur où vous êtes Le dieu d'Amour se rit et se rira toujours (bis).

Ces « fillettes », devenues femmes, s'appellent Araminte, ou simplement la marquise, la comtesse, et nous allons les retrouver dans les Fausses Confidences, dans les Sincères, dans le Legs. Leur beauté ne perd rien, tant s'en faut, à s'approcher de ce moment si court, que l'on appelle, d'un mot fâcheux, la maturité, et qui est le point de perfection en deçà duquel il n'y a que des promesses, au delà duquel il n'y a que des ruines. Le temps, en amortissant l'éclat de leur jeunesse, a rendu leur beauté plus précieuse. Les années les ont faites plus habiles dans les savantes pantomimes de l'amour. Elles se rengorgent à ravir, et la pantomime de l'éventail n'a plus de secret pour leur expérience. Un charme de mélancolie, fruit amer et doux de la déception sentimentale, les enveloppe d'un voile qui rehausse, par l'attrait du mystère, le prix de leur préférence et le prestige de leur faveur. C'est l'âge où les faiblesses des femmes ont quelque chose de hautain et d'attristé. Leur coquetterie, un peu désabusée par l'apprentissage du sentiment, connaît les chemins détournés par où l'on arrive plus aisément à la victoire. Elles n'ignorent pas que, pour entretenir l'amour qu'on a pour nous, il est bon

quelquefois d'alarmer la certitude qu'on a du notre. Elles savent aussi, hélas! que, de toutes les façons de faire cesser l'amour, la plus sûre, c'est de le satisfaire. Bien qu'elles n'aient plus beaucoup de temps à perdre, elles ne sont jamais pressées de conclure. Et leurs capitulations sont moins résolues que résignées. Elles ont les grâces durables qui survivent à la première jeunesse. Les plus raffinés connaisseurs de l'âme féminine hésitent à dire si les verdeurs du printemps ont une grâce plus impérieuse que la splendeur fragile de l'arrière-saison. L'automne du cœur a des deuils aussi somptueux que la gloire d'un beau jour qui finit....

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