‹ MarivauxChapitre 9 sur 15 · La mère d'IIortense · texte numérisé non relu

La mère d'IIortense

avais pu l'indisposer contre moi, et te servir de sa méchante humeur pour m'insinuer de m'en aller.

— Mais, oui-da, je suis peut-être jaloux? Ma façon de vivre, jusqu'ici, m'a rendu fort suspect de cette petitesse? Débitezla, monsieur, débitez-la dans le monde. En vérité, vous me faites pitié. Avec cette opinion-là sur mon compte, valez-vous la peine qu'on vous désabuse?

— Je puis en avoir mal jugé ; mais ne se trompe-t-on jamais ?

— Moi qui vous parle, suis-je plus à l'abri de la méchante humeur de ma mère? Ne devrais-je pas, si je l'en crois, être aux genoux d'Hortense, et lui débiter mes langueurs? J'ai tort de n'aller pas, une houlette à la main, l'entretenir de ma passion pastorale; elle vient de me quereller tout à l'heure, de me reprocher mon indifférence; elle m'a dit des injures, monsieur, des injures; m'a traité de fat', d'impertinent, rien que cela; et puis je m'entends avec elle!

— ■ Ah! voilà qui est fini, marquis; je désavoue mon idée, et je t'en fais réparation.

— Dites-vous vrai? Etes-vous bien sûr au moins que je pense comme il faut?

— Si sûr à présent, que si tu allais te prendre l'amour pour cette petite Hortense dont on veut faire ta femme, tu me le dirais, que je n'en croirais rien.

— Que sait-on? A cause que je l'épouse, il y a à craindre que mon cœur ne s'enflamme et ne prenne la chose à la lettre !

— Je suis persuadé que tu n'es point fâché que je lui en conte.

— Ah! si fait, très fâché; j'en boude, et, si vous continuez, j'en serai au désespoir.

— Tu te moques de moi, et je le mérite.

— Ah ! Ah ! Ah ! Comment es-tu avec elle ?

— Ni bien ni mal. Gomment la trouves-tu, toi?

— Moi! Ma foi, je n'en sais rien; je ne l'ai pas encore trop vue; cependant il m'a paru qu'elle était assez gentille, l'air naïf, droit et guindé; mais jolie comme je te dis. Ce visagelà pourrait devenir quelque chose s'il appartenait à une femme du monde, et notre provinciale n'en fait rien; mais cela est bon pour une femme; on la prend eomme elle vient.

— Elle ne te convient guère. De bonne foi, l'épouseras-tu ?

— Il faudra bien, puisqu'on lèvent; nous l'épouserons, ma mère et moi, si vous ne nous l'enlevez pas.

— Je pense que tu ne t'en soucierais guère, et que tu me le pardonnerais.

— Oh! là-dessus, toutes les permissions du monde au sup-

pliant, si elles pouvaient lui être bonnes à quelque chose. T'amuse-t-elle?

— Je ne la hais pas.

— Tout de bon?

— Oui; comme elle ne m"est pas destinée, je l'aime assez. »

Gela, c'est le dernier trait, le fin du fin. Rosimond pirouette, il rit aux éclats.

« Ah! Ah! Ah! que tu es réjouissant! »

Pendant la conversation qui vient d'être rapportée, rjortense se promenait dans la grande allée du parc, du côté de l'orangerie. Le hasard avait voulu qu'elle trouvât une lettre, adressée à son fiancé par la vieille comtesse ridicule. Moitié fâchée par cette rencontre, moitié divertie par le ton burlesque de cette épître, elle fit part, négligemment, à Rosimond, de sa trouvaille, et joua, en perfection, un rôle d'indifférente. Même, elle assaisonna sa tranquillité feinte d'un grain d'impertinence maligne. Elle s'amusa de sa déconvenue, comme ces jeunes filles de Watteau qui agacent un chat avec un peloton de fil. Elle laissa entendre à ce joli garçon qu'elle l'eût aimé peut-être si elle ne l'avait pas trouvé un peu trop plaisant et qu'elle s'est détachée de lui, parce que, malheureusement, « ce qui fait rire n'attendrit plus ». Elle lui insinua qu'elle avait pensé mourir de rire en apprenant qu'il avait lié une petite affaire de cœur avec une vieille comtesse. Elle lui notifia que la province ne sentait point le mérite des belles manières de la cour, et que la peine qu'il prenait était autant de perdu.

Rosimond, pour la première fois de sa vie, se

prit à penser. « Eh bien! se dit-il à lui-même, cette fille qui m'aime et qui se résout à me perdre parce que je ne donne pas dans la fadeur de languir pour elle, voilà une sotte enfant! Allons pourtant la trouver. »

« Allons pourtant la trouver \ » Ce jeune seigneur n'était point habitué à faire le « premier pas ». Cette avance, à laquelle il consentait, fut la première étape de sa conversion. Il se mettait en route vers son amendement, vers son bonheur, lorsqu'il rencontra la vieille comtesse, fort aigre et qui voulait, sur l'heure, être épousée. Il allait passer outre, lorsqu'il trouva son valet tout essoufflé et pouvant à peine trouver des mots pour lui annoncer une terrible nouvelle : a Ah! monsieur! Dorante fait l'amour, monsieur, l'amour à votre belle Hortense; si vous entendiez là-bas comme il se démène, comme les déclarations vont dru, comme il entasse les soupirs! J'en ai déjà compté plus de trente de la dernière conséquence, sans parler des génuflexions, des exclamations : madame par-ci, madame par-là; ah! les beaux yeux! ah! les belles mains! Et ces mainslà, monsieur, il ne les marchande pas; il en attrape toujours quelqu'une qu'on retire, couci-couci, et qu'il baise avec un appétit qui me désespère; je l'ai laissé comme il en retenait une sur laquelle il s'était déjà jeté plus de dix fois, malgré qu'on en eût ou qu'on n'en eût pas, et j'ai peur qu'à la fin elle ne lui reste. »

Le marquis aflecta de prendre en dérision cette aventure. Il chassa son valet en le traitant de faquin et de maraud. Mais celui-ci revint à la charge, et

appuya sur l'histoire du billet retrouvé.... L'arrivée d'Hortense et de Dorante, qui venaient du fond du parc, mit fin à cet entretien pénible. Occupés à causer d'affaires apparemment sérieuses, ces deux jeunes gens continuèrent leur conversation, si bien que Rosimond et la vieille comtesse, dissimulés derrière une palissade, crurent pouvoir écouter sans être vus. Mais Hortense les avait aperçus, juste au moment où ils se cachaient. Elle ne prévint pas son interlocuteur, et profita de cette circonstance pour faire une petite déclaration de principe où sou àme tendre et raisonnable se peign, lit sous les plus charmantes couleurs : « Il faudra qu'on me dise mille fois : je vous aime, avant que je le croie et que je m'en soucie; qu'on se fasse une affaire de la dernière importance de me le persuader; qu'on ait la modestie de craindre d'aimer en vain, et qu'on me demande enfin mon cœur comme une grâce qu'on sera trop heureux d'obtenir. Voilà à quel prix j'aimerai , Dorante, et je n'en rabattrai rien; il est vrai qu'à ces conditions-là, je cours risque de rester insensible. »

Ces paroles d'une jeune fille qui ne badine pas avec l'amour et qui a du courage jusque dans l'esprit achevèrent de soumettre le cœur, déjà conquis, de Rosimond. Il sentit d'abord une « blessure sourde ». Puis il entra dans une extrême agitation. Il se fâcha, contrefit l'indifférent, mais de mauvaise grâce. Il alla trouver la comtesse Dorimène, la quitta, donna enfin les marques d'un grand désordre d'esprit.

Il rêve. C'est son cœur qui le mène, en dépit qu'il en ait. Bref, Hortense le croit touché. Mais elle est

fière. Elle veut le réduire et achever sa capitulation. Elle y emploie l'ironie la plus fine, les grâces les plus coquettes. Elle veut épargner au nouveau converti le danger de tomber en des rechutes. C'est bien la plus charmante et la plus raisonnable fille du monde. Elle dompte un instant l'inclination de son cœur, et se fait volontairement cruelle afin de pousser à bout une victoire qu'elle juge nécessaire au bonheur de celui qu'elle a choisi. Rien de plus adroit, de plus délicat, et, au fond, de plus tendre que sa conduite. Et, lorsque Rosimond, enfin débarrassé de tout son jargon de fausse galanterie, lui avoue franchement, candidement son amour, elle peut lui dire en toute sincérité : « Ne me sachez pas mauvais gré de ce qui s'est passé; je vous ai refusé ma main, j'ai montré de l'éloignement pour vous; rien de tout cela n'était sincère; c'était mon cœur qui éprouvait le vôtre. Vous devez tout à mon penchant; je voulais pouvoir m'y livrer; je voulais que ma raison fût contente, et vous comblez mes souhaits. Jugez à présent du cas que j'ai fait de votre cœur par tout ce que j'ai tenté pour en obtenir la tendresse entière. »

Quant à Dorante, comme il a l'audace de se plaindre, elle lui dit son fait d'un mot qui est leste et frappant comme un coup d'éventail : « Vous n'avez rien à me reprocher, Dorante; vous vouliez profiler des fautes de votre ami, et ce dénouement-ci vous rend justice ». Ainsi donc, il ne faut jurer de rien. Voilà le petit-maître corrigé. Et le quadrille finit par cette figure que les maîtres de danse, en ce temps-là, appelaient, je crois, Y Aimable vainqueur.

l'angÉlique du Préjugé vaincu

Il s'en faut de beaucoup que Marivaux ait toujours vu et dépeint les jeunes filles en rose. Son amie, la marquise de Lambert, qui a écrit de bien jolies lettres sur l'éducation des filles, a dû l'avertir souvent, et prévenir son optimisme par de discrètes indications. Cette femme distinguée connaissait l'amourpropre, souvent excessif, de ses jeunes amies, leur goût du plaisir et de la parure, leur « disposition à l'évaporation et à l'étourderie ». L'auteur du Petit- Maitre corrigé a noté quelques-uns de leurs péchés mignons, particulièrement la vanité où elles tombent si aisément. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le Préjugé vaincu, comédie en un acte, représentée pour la première fois par les Comédiens français, le 6 août 1746.

La vanité des filles, au siècle passé, consistait surtout en un entêtement de préjugé nobiliaire. D'ailleurs, comme le remarque le judicieux Duviquet, commentateur de Marivaux, « les femmes sont plus accessibles que les hommes au sentiment des préférences ; elles attachent un prix infini à toute espèce de supériorité. Les honneurs, les prérogatives, sont à la fois un dédommagement et un appui pour leur faiblesse. » La princesse Hélène de Ligne raconte, dans ses Mémoires, qu'au temps où elle était pensionnaire de l'Abbaye-aux-Bois, elle éprouvait, ainsi que ses compagnes, un superbe mépris pour les pensionnaires des Petites-Cordelières.

Celles-ci n'étaient point de qualité. « Le couvent des Petites-Cordelières, dit la princesse Hélène, n'était ni si grand ni si beau que le nôtre. Elles avaient en tout une trentaine de pensionnaires, mais ce n'étaient pas des filles comme il faut; elles étaient bien embarrassées quand elles voyaient notre classe si nombreuse et composée des premières filles de France. »

Sans doute la jeune Angélique, dont Marivaux nous confesse les défauts, dans les scènes du Préjugé vaincu, a été élevée par les dames de TAbbayeaux-Bois. Elle a dû passer de la classe bleue à la classe rouge et à la classe blanche en compagnie d'une Montmorency, d'une Mortemart, d'une Châtillon; car, malgré sa raison, sa libéralité, sa grâce dont tout le monde raffole, elle est intransigeante sur le chapitre de la noblesse. Elle est tympanisée par le préjugé à la mode. Il n'y a que les gentilshommes qui soient son prochain. Ne lui parlez pas d'un maître des comptes, d'un intendant des finances ni même d'un président à mortier. Elle rêve un duc et pair. Les hommes sans dentelle et sans habit à parements dorés lui font horreur. Elle préfère à un avocat ou à un procureur un petit gentilhomme dans sa gentilhommière. Les emplois de finance et les offices de judicature la dégoûtent. Elle est aimée de Dorante; elle trouve Dorante aimable. « Malheureusement, dit-elle, il lui manque de la naissance. » Il est vrai qu'elle ajoute, en soupirant un peu : « Je souhaiterais qu'il en eût : j'ai même besoin de me ressouvenir quelquefois qu'il n'en a point ».

Cette parole prouve que son cœur est touché. Mais, au rebours d'Hortense, elle voudrait que Dorante montrât, dans sa façon de déclarer son amour, moins de douceur et de soumission. Elle trouve qu'il se prosterne trop, qu'il débite des fadeurs, qu'il « manque de monde ». Au fond, ce travers qui dépare sa bonne grâce, n'est que la forme fâcheuse d'une vraie noblesse d'esprit et de cœur. C'est bon signe, quand une jeune fille est romanesque. Avant d'entrer dans la réalité, il n'est pas mauvais de tenter un petit voyage au pays des rêves. Donc, ce que rêve Angélique, c'est un superbe seigneur, infiniment noble, ne parlant que sur un ton de commandement, et dominant l'univers de ses airs impérieux. Klle le voit sur un cheval de bataille, en bottes éperonnees, en chapeau galonné, et caracolant, l'épée, au clair, en avant d'un escadron vainqueur. Elle l'imagine, entouré de piqjueurs et de valels de chiens, •forçant les cerfs à la course, el emplissant de fanfares triomphales les vallons et les bois. Elle tombe de son haut, lorsqu'elle voit venir à elle ce prétendant qui inarche à pied, simplement, comme un bourgeois, et qui n'exerce nulle part les droits du seigneur. Elle juge que, pour elle, c'est un bien petit monsieur. Dorante, fort déconcerté par l'accueil qui lui est fait, s'avise d'un moyen assez enfantin pour faire agréer sa flamme. Il profite de l'amitié qui le lie au père d'Angélique, pour dire à celte jeune fille qu'il est chargé de lui proposer un parti. C'est un moyen de comédie. Toujours est-il que, pour éprouver les dispositions de celle qu'il aime, il lui trace le portrait d'un prétendant

supposé, qui n'est autre que lui-même. Il se heurte non seulement à un refus, mais à des plaisanteries cruelles. Fort déconfit, il n'a plus d'autre ressource que de se jeter aux pieds de la belle, en s'écriant : « C'est moi — Oui, c'est moi à qui l'amour le plus tendre avait imprudemment suggéré un projet dont il ne me reste plus qu'à demander pardon. » Gela peut sembler maladroit. Mais, en amour, les pires maladresses sont parfois plus utiles que toutes les roueries. Cette démarche non calculée éveille, dans le cœur d'Angélique, ce commencement d'intérêt qui est parfois le principe des plus fortes passions. Son amoureux ne lui semble plus si bourgeois. Elle lui fait des reproches sur son stratagème. Lorsqu'une femme consent aux reproches, c'est qu'elle est déjà plus qu'à demi vaincue. Il ne manque plus à ce cœur, pour achever sa défaite, et pour assurer sa félicité, qu'un petit accès de jalousie. Dans cette occasion, le marquis, père d'Angélique, se conduit en vrai père noble, et ménage un imbroglio qui sent son auteur d'une lieue. Il débite à Dorante un discours qui peut se résumer ainsi : « Vous êtes honnête homme , et je vous veux pour gendre. Puisque Angélique fait la fière, que n'épousez-vous mon autre fille? Je vous autorise à lui faire un brin de cour. » L'amoureux semble se rendre, par obéissance, à ce conseil. Il n'en faut pas davantage pour décider Angélique, jalouse, à lui donner sa main. C'est ainsi que, dans cette comédie de mœurs quasi^ ment mythologique, le Préjugé, petit démon malin, est vaincu par l'Amour, dieu bienfaisant.

Gaston Deschami's. — Marivaux. 9

l'axgélique de l 'École des mères

Il faut conter encore l'histoire d'une autre Angélique. C'est l'héroïne d'une comédie larmoyante dont Marivaux a indiqué clairement le dessein en l'intitulant V École des mères.

Cette Angélique a seize ans. C'est l'âge — ou peu s'en faut — qu'avait Juliette, quand Roméo montait par une échelle de soie, vers sa fenêtre fleurie. C'est l'âge trouble et charmant où les ingénues rêvent d'offrir à quelqu'un les prémices d'un cœur tout neuf, qui s'éveille. Angélique a trouvé son Roméo dans la personne d'un certain Eraste, qui est réduit, par les sévérités de plusieurs duègnes, à se déguiser en valet de comédie pour la voir de près. Mme Argante, mère d'Angélique, monte la garde, nuit et jour, autour de la vertu de sa fille. Mme Argante est une bourgeoise de finance ou de robe, digne de figurer dans ce tableau de Y Éducation sèche et rebutante qu'a peint Charles Coypel. Elle surveille terriblement les lectures de sa fille, lui interdit la société des « jeunes étourdis » et croit la préserver de la coquetterie, en lui imposant des corsages plats, des jupes sans volants, des « devants dé gorge » soigneusement clos et des collets montés. Chaque soir, lorsqu'elle vient la border dans son lit de pensionnaire, sous son couvre-pieds de ratine blanche, entre deux beaux et bons draps de lessive, elle s'applaudit d'avoir mis au monde une fille aussi parfaitement innocente. Elle la compare mentalement aux jeunes évaporées « qui sont élevées dans le monde

coquet ». Elle frémit en pensant à celles « que raille jeunes étourdis ont l'impertinente liberté d'entretenir de cajoleries ». Elle conclut par ces paroles graves : « Gardez, ma fille, ce goût de retraite, de modestie, de pudeur qui me charme en vous ».

Or, la jeune Angélique n'a aucun goût pour la retraite, ni pour la solitude, ni pour le célibat, ni pour le mariage avec un homme décrépit. Elle est modeste parce que la modestie est la seule parure dont elle puisse s'accommoder. Et sa pudeur n'est que la réserve naturelle d'une fille qui, malgré l'ignorance où l'on prétend la maintenir, connaît assez le prix de ses charmes pour ne les point gaspiller en imprudences. Mais l'air d'innocence nigaude dont sa mère veut l'affubler lui pèse autant que la robe qui engonce sa taille, et que la collerette empesée où s'alourdit la délicatesse de son col. Ainsi fagotée, endoctrinée, chapitrée, cloîtrée, elle s'insurge, à la fin, contre l'autorité maternelle. « Quand ma mère me parle, dit-elle, je n'ai plus d'esprit. Cependant, je sens que j'en ai assurément, et j'en aurais bien davantage si elle avait voulu; mais n'être jamais qu'avec elle, n'entendre que des préceptes qui me lassent, ne faire que des lectures qui m'ennuient, est-ce le moyen d'avoir de l'esprit? Qu'est-ce que cela apprend? Il y a des petites filles de sept ans qui sont plus avancées que moi. Gela n'est-il pas ridicule? Je n'ose pas seulement ouvrir ma fenêtre. Voyez, je vous prie, de quel air on m'habille ! Suisje vêtue comme une autre ? regardez comme me voilà faite! Ma mère appelle cela un habit modeste; il n'y a donc de la modestie nulle part qu'ici, car je ne vois

que moi d'enveloppée comme cela; aussi suis-je d'une enfance, d'une curiosité! Je ne porte point de rubans; mais qu'est-ce que ma mère y gagne? que je suis émue quand j'en aperçois. Elle ne m'a laissé voir personne, et avant que je connusse Eraste, le cœur me battait quand j'étais regardée par un jeune homme. »

Naturellement, ce n'est pas avec un de ces maudits « jeunes hommes » que Mme Argante veut marier Angélique. Elle a fait choix d'un époux très sage, très riche, très mûr. Il s'appelle M. Damis et approche de la cinquantaine. C'est un barbon très proche parent du seigneur Arnolphe. Mme Argante ne peut comprendre qu'Angélique ne soit pas tout à fait contente de son sort. Elle débite de longs discours à sa fille, essayant de lui prouver par raison démonstrative que M. Damis a précisément tout ce qu'il faut pour plaire aux demoiselles bien élevées. « Je ne vous donne pas, ma fille, un jeune extravagant qui vous négligerait peut-être au bout de quinze jours, qui dissiperait son bien et le vôtre pour courir après mille passions libertines. Je vous marie à un homme sage, à un homme dont le cœur est sûr, et qui saura tout le prix de la vertueuse innocence du votre. »

L'amour-propre d'Angélique se révolte, non. pas avec la ruse de l'Agnès de Y Ecole des femmes, mais avec cette franchise décidée, qui est la marque et la noblesse des héroïnes de Marivaux.

« Ce mariage ne vous plaît donc pas? lui demande sa mère.

— Non. »

« Vous épouserez donc M. Damis? lui demande sa servante Lisette.

— Moi l'épouser? Je t'assure que non; c'est bien assez qu'il m'épouse. »

Et, rêveuse, elle prononce ces paroles pleines de sens et d'audace ingénue :

« Ma mère dit qu'on est obligé d'aimer son mari; eh bien! qu'on me donne Eraste, je l'aimerai tant qu'on voudra. Puisque je l'aime avant que d'y être obligée, je n'aurai garde d'y manquer quand il le faudra; cela me sera bien commode. »

Ses entretiens avec le fiancé qu'on lui impose montrent tout de suite qu'elle ne sait point dissimuler.

« Enfin, charmante Angélique, lui dit cet homme d'âge, je puis donc sans témoins vous jurer une tendresse éternelle. Il est vrai que mon âge ne répond pas au vôtre.

— Oui, réplique-t-elle, il y a bien delà différence.

— Cependant, hasarde-t-il, on me flatte que vous acceptez ma main sans répugnance.

— Ma mère le dit.

— Et elle vous a permis de me le confirmer vousmême.

— Oui, mais on n'est pas obligé d'user des permissions qu'on a.

— Est-ce par modestie, est-ce par dégoût que vous me refusez l'aveu que je demande?

— Non, ce n'est point par modestie.

— Que me dites-vous là ? C'est donc par dégoût ?. . .. Vous ne me répondez rien ?

— C'est que je suis polie.

— Vous n'auriez donc rien de favorable à me répondre?

— Il faut que je me taise encore.

— Toujours par politesse?

— Oh ! toujours.

— Parlez-moi franchement; est-ce que vous me haïssez?

— Vous embarrassez encore mon savoir-vivre. Seriez-vous bien aise si je vous disais oui?

— Vous pourriez dire non

— Encore moins, car je mentirais.

— Quoi! vos sentiments vont jusqu'à la haine, Angélique?

— Vous qui êtes, à ce qu'on m'a dit, un très honnête homme, si en faveur de ma sincérité, vous vouliez ne me plus aimer et me laisser là!

— Mon intention assurément n'est pas qu'on vous contraigne.

— Ce que vous dites là est bien raisonnable, et je ferai grand cas de vous si vous continuez — »

Chez Marivaux, les soupirants à barbe grise ont toujours tort. Il faut que le cœur et la main se suivent. Le sort le plus triste est d'être uni avec ce qu'on n'aime pas. La vie alors est « un tissu de langueurs ». La vertu même, en nous secourant, nous accable. Et donc, à jeune femme, jeune mari. Telle est la devise d'Angélique et de toutes les jeunes filles représentées sur la scène par l'ingénieux auteur du Triomphe de l'Amour.

Page 1