ARAMINTE
Araminte, veuve d'un mari qui avait une grande charge dans les finances, possède cinquante mille livres de rente, dont elle ne sait que faire, parce que son cœur est présentement inoccupé. C'est une personne raisonnable et fière, et qui serait sensible à cet amour respectueux et craintif qui est le régal des coquettes intelligentes. Elle ne pense point que la condition des femmes soit de choisir un maître une seule fois en leur vie, et de ne plus consentir à reprendre la chaîne du mariage. Il ne lui déplairait pas, puisqu'elle est riche, de faire la fortune romanesque d'un jeune homme pauvre. Justement, il y a dans Paris un gentilhomme de haute naissance et de petite condition, qui en veut à ses charmes et, en même temps, à ses écus. Dorante
est beau, bien fait, et n'ignore pas que de pareils avantages valent mieux qu'une ferme en Beauce. Lorsqu'il se regarde dans son miroir, il sourit au joli garçon qu'il aperçoit, et il lui dit amicalement : « Courage, tu iras loin ». Il est assez satisfait des présents que la nature lui prodigua, et il laisse volontiers son valet s'espacer sur ce thème : « Monsieur, votre bonne mine est un Pérou. Tournezvous un peu, que je vous considère encore; allons, Monsieur, vous vous moquez; il n'y a pas de plus grand seigneur que vous à Paris; voilà une taille qui vaut toutes les dignités possibles, et notre affaire est infaillible, absolument infaillible. Il me semble que je vous vois déjà en déshabillé dans
l'appartement de Madame Oui, je le soutiens,
vous êtes actuellement dans votre salle, et vos équipages sont sous la remise. »
Cette conversation entre maître et valet se tient dans la maison même d'Araminte, où Dorante s'est introduit en qualité d'intendant. Ce moyen ne semble pas très délicat, bien que l'ambition du jeune intrigant se change très vite en une passion sincère. Dorante, aidé de son compère, commence par investir savamment le cœur de la jolie veuve ; et, bientôt, c'est lui qui est pris au piège. La divine vertu de l'amour le rend tout à fait honnête homme. Ce n'est pas le premier roué, ni le dernier, que l'influence d'une femme exquise aura sauvé de sa propre rouerie. Dorante amoureux se change en un Dorante ingénu. C'était un séducteur. 11 devient séduisant. La présence de l'Adorée accomplit en lui ce miracle. S'il n'aimait réellement, du fond de son
âme, il ne trouverait pas des paroles pénétrantes et significatives comme celles-ci : « Mon respect me condamne au silence, et je mourrai du moins sans avoir eu le malheur de lui déplaire.... Jamais elle ne me parle ou ne me regarde que mon amour n'en
augmente Le plaisir de la voir et quelquefois
d'être avec elle est tout ce que je me propose
Quoique mon amour soit sans espérance, je n'en dois pas moins un secret inviolable à l'objet aimé.... » Il souffre en songeant à elle, et l'amertume de cette souffrance lui paraît délicieuse. 11 n'est plus de sang-froid, il s'égare en rêveries....
Il pleure. Les crises d'amour sont contagieuses. Par degrés insensibles, la passion qui envahit le cœur de Dorante se répand dans celui d'Araminte. Cette comédie semblait d'abord la représentation d'une aventure banale. Et voilà que, de scène en scène, l'intérêt s'accroît. Cet homme et cette femme passent par les douloureuses alternatives de l'espérance et de la crainte. Leur âme, d'abord effleurée par les nuances fugitives du sentiment, dominée ensuite par les effets surprenants de la sympathie, est enfin atteinte, jusqu'en son fond le plus intime, par l'aiguillon du doute, de la jalousie, du désespoir. Certes, le transport de leur esprit ne les jette jamais hors de ces bienséances dont la règle s'imposait jadis aux plus fougueux élans. Mais on n'exagère rien en disant que, sous la trame brillante de leurs discours, on aperçoit, en regardant bien, cet abîme intérieur sur lequel on ne peut se pencher sans vertige. Ici encore, selon la coutume du pays enchanté où Marivaux nous entraîne , l'amour
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triomphe de tout. Il excuse l'heureux stratagème dont s'est servi Dorante, et c'est Araminte ellemême qui prononce la formule d'absolution : « Après tout, puisque vous m aimez véritablement, ce que vous avez fait pour gagner mon cœur n'est point blâmable. Il est permis à un amant de chercher les moyens de plaire, et on doit lui pardonner lorsqu'il a réussi. »
Telle est la morale des Fausses Confidences.