ANGELIQUE
Autre histoire : La mère confidente.
Dorante, jeune gentilhomme de bonne race, fort honnête, mais n'ayant que son porte-manteau pour toute fortune, aime Angélique. Or, ce cadet s'était allé promener sous les quinconces d'un parc, où sa rêverie l'avait conduit. La jeune Angélique, fille de Mme Argante, se promenait aussi sous l'ormeau. Elle
lisait. Il lisait. Il salua discrètement. Elle répondit de même. Elle laissa tomber son livre. Il le ramassa. Le lendemain, même promenade, mêmes allées, même rencontre, même inclinaison de têtes, et plus de livres de part et d'autre. Elle est belle; il s'en aperçoit. Elle est riche; il n'en sait rien. Tous deux sont aimables, l'amour s'est mis de la< partie, cela est naturel. Sept ou huit entrevues ont été ménagées entre les deux amoureux par la suivante Lisette, soubrette futée, qui aime les manèges secrets et les beaux sentiments. Dorante veut épouser Angélique. Et ce n'est pas son bien qui lui fait envie. Car, juste au moment où il l'a rencontrée, il était sur le point de se marier avec une veuve très opulente. Angélique, de son côté, le trouve tout à fait de son goût. Il est sans fortune, mais qu'importe? « A son âge, ce n'est point un défaut », dit-elle, c'est à peine un malheur qu'elle considère, pour sa part, comme une bagatelle. Malheureusement, Mme Argante, mère d'Angélique, n'entend point plaisanterie sur cette bagatelle.
Ce n'est point que Mme Argante soit trop impérieuse. Tant s'en faut. Elle adore sa fille. Jamais aucun nuage ne s'est élevé entre elles deux, soit que celle-ci se soumette à toutes les volontés de celle-là, soit que celle-là obéisse à tous les caprices de celle-ci. Mais Mme Argante ressemble à beaucoup de mères. Elle vise le gendre riche, le gendre de son choix et ne songe guère à consulter, sur un sujet, qui est cependant de quelque importance, les préférences mystérieuses de sa fille. Elle professe, sur le chapitre du mariage, la doctrine longtemps admise, que
« l'amitié naît sur le chevet ». Or, chez Marivaux, c'est l'amour qui mène tout et qui a le dernier mot.
Mme Argante a déniché, dans une gentilhommière des environs, un hobereau, du nom d'Ergaste, qui est comme le type du prétendant agréable aux parents sérieux. C'est un jeune homme d'une quarantaine d'années. Il est riche, cela va sans dire. Il est sérieux. 11 sera un gendre pour sa belle-mère, et un oncle pour sa jeune femme. C'est à merveille. Malheureusement, Angélique n'a jamais éprouvé pour ce monsieur que l'estime. Et l'estime s'accorde fort bien avec l'indifférence. Angélique le rebute, le raille, avec une désinvolture qui le rend presque sympathique. Il n'est point méchant homme. Il n'insiste pas.
Mais Mme Argante s'inquiète. Sa fille a des airs troublés et les yeux tantôt éveillés, tantôt languissants, toujours inquiets, bref une mine bizarre dont elle veut savoir la cause. Il ne lui est pas difficile de confesser Angélique et de connaître le secret de sa fièvre. « Mais c'est un roman que tout cela! » s'écrie-t-elle. A quoi la jeune fille répond sans hésiter : « Moi, je n'en lis jamais de roman, et puis notre aventure est toute des plus simples ».
Cependant, la jeune étourdie continue le récit de ses péchés. Elle expose d'autant plus aisément l'état de son cœur, que Mme Argante offre de dépouiller, en quelque sorte, les attributs de la puissance maternelle, afin de n'être plus qu'une amie, une confidente. Seulement, ce partage de soi est impossible. Ce que la confidente vient d'apprendre, c'est la mère qui le blâme, du haut de son autorité, au nom de sa tendresse. Comme Mme Argante, malgré ses pré-
jugés, est la bonté même, Angélique, brusquement transportée par l'exaltation naturelle aux jeunes filles amoureuses, se répand en regrets apparemment sincères, et en promesses qu'elle croit pouvoir tenir : «Ah! ma chère mère, ma chère amie, vous m'ouvrez les yeux, vous me couvrez de confusion. Je romps avec le jeune homme. Que je vous suis obligée de vos conseils ! »
Et donc, le lendemain, elle refuse d'ouvrir un billet que Dorante lui envoie par un paysan. Bien plus, elle fait une scène au malheureux Dorante, qui vient timidement s'excuser. Elle est dure pour lui. Elle est méchante avec prodigalité, avec luxe, comme le sont les femmes, Lorsqu'elles vrillent faire payer à leurs complices les reproches de leur conscience. Puis, elle tourne sa colère vers sa suivante Lisette, qu'elle rend responsable de tout ce qui est arrivé. Mais, si ses nerfs l'ont soutenue pendant cet accès de violence où elle s'est crue obligée, ils l'abandonnent juste l'instant d'après. Heureusement, le prétendant Ergaste arrive à point pour détourner sur son dos une partie de l'orage. Dorante, qui n'est pas loin, rentre en grâce. Ce jeune homme est adroit. Il voit que l'instant est venu de recourir à ces moyens romanesques dont les jeunes filles aiment à entendre parler. Il parle d'enlèvement, certain que cette proposition sera repoussée avec horreur, mais avec reconnaissance. Et voilà une petite tête qui se monte. Angélique, délicieusement scandalisée et tout à fait prise par ce gentil séducteur, promet d'arranger tout, de parler à sa mère. Elle lui parle, en effet, elle se confesse de si rusée façon, et dessine
1rs avances. Ses entretiens avec sa fiancée sont extraordinaires. Qu'on en juge par cette citation.
« Si vous saviez, dit-il, combien le séjour de Paris et de la cour nous gâte sur les formalités, en vérité vous m'excuseriez. C'est une certaine habitude de vivre avec trop de liberté, une aisance de façons que je condamne puisqu'elle vous déplaît, mais à laquelle on s'accoutume, et qui vous jette ailleurs dans les impolitesses que vous voyez.
— Je n'ai pas remarqué, dit-elle, qu'il y en eût dans ce que vous avez fait, monsieur, et sans avoir vu Paris ni la cour, personne au monde n'aime plus les façons unies que moi. Parlons de ce que je voulais vous dire.
— Quoi! vous, madame, quoi! de la beauté, des grâces, avec ce caractère d'esprit-là, et cela dans l'âge où vous êtes ! vous me surprenez ! Avouez-moi la vérité, combien ai-je de rivaux? Tout ce qui vous voit, tout ce qui vous approche soupire. Ah ! je m'en doute bien, et je n'en serai pas quitte à moins. La province me le pardonnera-t-elle ? Je viens vous enlever; convenons qu'elle va faire une perte irréparable.
— 11 peut y avoir ici quelques personnes qui ont de l'amitié pour moi, et qui pourront me regretter. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit.
— Eh! quel secret ceux qui vous voient ont-ils pour n'être que vos amis, avec ces yeux-là?
— Si parmi ces amis il en est qui soient autre chose, du moins sont-ils discrets, et je ne les connais pas. Ne n'interrompez plus, je vous prie.
— Vraiment, je m'imagine bien qu'ils soupirent tout bas, et que le respect les fait taire. Mais, à propos de respect, n'y manquerais-je pas un peu, moi, qui ai pensé dire que je vous aime? Il y a bien quelque chose à redire à mes discours, n'est-ce pas ? Mais ce n'est pas ma faute. »
Là-dessus, ce fat veut lui prendre la main. C'est ainsi qu'il en use d'ordinaire avec les femmes qu'il prétend séduire. Mais elle :
« Doucement, monsieur, je renonce à vous parler.... »
Le petit-maître persiste dans son impertinence :
« C'est que, sérieusement, vous êtes belle avec excès, vous l'êtes trop; le regard le plus vif, le plus beau teint! Ah! remerciez-moi, vous êtes charmante, et je n'en dis presque rien. La parure la mieux entendue! Vous avez là de la dentelle d'un goût exquis, ce me semble. Passez-moi l'éloge de la dentelle. Quand nous marïe-t-on?
— A laquelle des deux questions voulez-vous que je réponde d'abord? A la dentelle ou au mariage?
— Gomme il vous plaira. Que faisons-nous cette après-midi?
— Attendez. La dentelle est passable. De cette après-midi, le mariage en décidera. De notre mariage, je ne puis rien en dire, et c'est de quoi j'ai à vous entretenir, si vous voulez bien me laisser parler. Voilà tout ce que vous me demandez, je pense? Venons au mariage.
— Il devrait être fait. Les parents ne finissent point!
— Je voulais dire au contraire qu'il serait bon de le différer, monsieur.
— Ah ! le différer, madame !
— Oui, monsieur. Qu'en pensez-vous ?
— Moi! ma foi, madame, je ne pense point. Je vous épouse. Ces choses-là, surtout quand elles sont aimables, veulent être expédiées. On y pense après.
— Je crois que je n'irai pas si vite. Il faut s'aimer un peu quand on s'épouse.
— Mais je l'entends bien de même.
— Et nous ne nous aimons point.
— Ah! c'est une autre affaire. La difficulté ne me regarderait point. Il est vrai que j'espérais, madame,
j'espérais, je vous l'avoue. Serait-ce quelque partie de cœur déjà liée ?
— Non, monsieur, je ne suis jusqu'ici prévenue pour personne.
— En tout cas, je vous demande la préférence. Quant au retardement de notre mariage, dont je ne vois pas les raisons, je ne m'en mêlerai point, je n'aurais garde. On me mène. Je suivrai. »
Cette conversation de fiançailles peut nous paraître, à présent, fort étrange. C'est à peu près le ton des soupers du Régent et des après-dîners de M. le Grand-Prieur. Les mœurs du siècle passé acceptaient cette brusquerie de la comédie conjugale. Le mariage n'était une grosse affaire que pour les petites gens. La bourgeoisie cossue, alors comme dans tous les temps, essayait de se hausser au ton de la noblesse, qui considérait l'amour, conjugal comme le comble du ridicule. Un mari qui s'occupait trop de sa femme, qui la conduisait au bal, était, par là, exposé aux railleries. On citait des maris, M. de Melun, M. de la Trémoille, passionnément épris de leurs femmes et qui n'osaient les voir qu'en bonne fortune. « Sur vingt seigneurs de la cour, dit l'avocat Barbier dans son Journal, il y en a quinze qui ne vivent point avec leurs femmes. » Il suffit de lire les Mémoires de Lauzun, la Correspondance de Mme du Deffand, les Mémoires de Dufort de Cheverny, le Journal de la princesse de Ligne, et vingt autres répertoires d'anecdotes, pour être édifié làdessus.
« Un mari qu'on aime ! disait le marquis dans Y École des bourgeois de d'Allainval, Un mar
aime! Mais cela est fort bien. Continuez! Courage! Un mari qu'on aime ! Gardez-vous de parier ainsi ; cela vous décrierait; on se moquerait de vous. Voilà, dirait-on, le marquis de Moncade : où donc est sa petite femme? Elle ne le perd pas de vue; elle ne parle que de lui; elle en est folle. Quelle petitesse ! Quel travers ! »
Quand le prince de Lambesc, colonel du régiment de Lorraine, fut fiancé à Mlle de Montmorency, il allait partout répétant qu'il ne l'aimait point, et qu'il l'épousait uniquement pour sa fortune. Un jour, le duc de Choiseul, ministre de la guerre, eut l'idée de marier son frère, le comte Jacques de Choiseul-Stainville, qu'il venait de nommer lieutenant général. 11 jeta les yeux sur Mlle Thérèse de Clermont-Revel. Le mariage fut négocié rondement, et vite décidé. Le comte avait près de quarante ans; sa fiancée en avait quinze, et ne l'avait jamais vu. Il obtint un congé, arriva à Paris et, six heures après, la cérémonie était célébrée. Cela se passait, le 3 avril 1761, en un temps où la pièce qui nous occupe était encore très goûtée du public.
Donc, notre Rosimond se croit, pour le moins, un petit duc de Richelieu. Si Hortense n'était qu'une caillette provinciale, elle trouverait peut-être ces manières plaisantes. Bonne fille, elle a su discerner, sous le persiflage évaporé de ce jeune étourdi, l'accent d'une inclination qu'elle n'est pas éloignée de partager. Fine mouche, elle se pique au jeu, et entreprend la guérison de ce fou, qu'elle juge « aussi impertinent qu'aimable », et sa suivante Marton ne
fait qu'interpréter sa pensée, lorsqu'elle crie à la cantonade : « Monsieur l'impertinent, vous avez beau faire; vous deviendrez charmant, sur ma parole; je l'ai entrepris ».
L'arrivée d'une comtesse fort ridicule survient à propos pour servir ce dessein. Cette dame s'ennuie, la province l'assomme. Elle s'irrite. Elle se plaint d'être trop respectée. « Ah ! dit-elle à chaque instant, je me sauve de cette cohue de province; ah! les ennuyeux personnages! Je me meurs de l'extravagance des compliments qu'on m'a faits et que j'ai rendus. Il y a deux heures que je n'ai pas le sens commun; deux heures que je m'entretiens avec une marquise qui se tient d'un droit, qui a des gravités, qui prend des mines d'une dignité! avec une petite baronne si folichonne, si remuante, si méthodiquement étourdie! avec une comtesse si franche, qui m'estime tant, qui est de si bonne amitié ! avec une autre qui est si mignonne, qui a de si jolis tours de tête, qui accompagne ce qu'elle dit avec des mains si pleines de grâces! une autre qui glapit si spirituellement, qui traîne si bien ses mots, qui dit si souvent , mais , madame; cependant, madame; il me parait pourtant; et puis, un bel esprit si diffus, si éloquent, une jalousie difficile en mérite et si peu touchée du mien, si intriguée de ce qu'on m'en trouvait! enfin un agréable qui m'a fait des phrases, mais des phrases d'une perfection ! qui m'a déclaré des sentiments d'une délicatesse assaisonnée d'un respect que j'ai trouvé d'une fadeur! d'une fadeur! »
En attendant, cette pimbêche « ne se sauve pas » du
tout. Elle demeure, afin de fleureter : 1° avec Rosimond, à qui elle défend de se marier, à qui elle se propose même comme légitime épouse; 2° avec Dorante, ami de Rosimond. « Oh! dit-elle à ce Dorante. Il m'épousera. Je pense qu'il n'y perdra pas. Et vous, je veux aussi que vous nous aidiez à le débarrasser de cette petite fille. Je me propose un plaisir infini de ce qui va arriver; j'aime à déranger les projets; c'est ma folie, surtout quand je les dérange d'une manière avantageuse. Adieu; je prétends que vous épousiez Hortense, vous.
— Puisse la folle me dire vrai ! » pense Dorante à part soi.
Et aussitôt Dorante agit en faux ami. Il ne quitte point Hortense, et s'applique à lui marquer un vif empressement. En même temps il travaille à en détacher Rosirnond, en flattant ses manie» de petitmaître. Voulez-vous entendre une conversation Régence, un entretien qui semble sténographié chez les roués du Palais-Royal ou du Temple?
Écoutez ceci :
« Te voilà bien agité! dit Dorante à Rosimond. Quoi! tu crains les conséquences de l'amour d'une jolie femme, parte que tu te maries ! Tu as de ces sentiments bourgeois, toi, marquis? Je ne te reconnais pas! Je te croyais plus dégagé que cela !
— Venez, réplique Rosimond en sifflotant un air de chasse, venez ici Qu'est-ce que c'est que cette fantaisie-là?
— Elle est sage. Il me semble que la marquise * ne me voit pas volontiers ici, et qu'elle n'aime pas me trouver en conversation avec Hortense, et je te demande pardon de ce que je vais te dire; mais il m'a passé dans l'esprit que tu