‹ Marivaux, moralisteChapitre 13 sur 122 · II. — ■ JEUNESSE DE MARIVAUX · texte numérisé non relu

II. — ■ JEUNESSE DE MARIVAUX

aussi bien qu'eux, il aurait su parler à son siècle la langue qu'il aimait. Mais livré tout entier aux beaux esprits de son temps, ses modèles et ses amis, c'est leur influence qu'il subit, tout en se croyant inventeur, et c'est elle qui, par un malheur assez ordinaire à la jeunesse, le jette d'un excès dans un autre, du genre burlesque dans le genre tragique.

Fontenelle avait fait sa triste tragédie à'Aspar, La Motte, Œdipe et Romulus; Marivaux nous donnera la Mort d'Annibal, pièce digne de ses parodies, et dont la chute l'avertit enfin qu'il n'était fait ni pour le grotesque ni pour le sublime, mais pour être un intelligent observateur des petites grâces de la société, et pour les reproduire avec beaucoup de charme, de style et d'esprit.

Ainsi, ce n'est qu'après bien des tâtonnements que lui vint cette prétention, justifiée d'ailleurs, et soutenue, à l'originalité ; et quand il conseille à un jeune écrivain de n'imiter personne, c'est qu'il avait fait lui-même une assez triste expérience de cette disposition; c'est qu'il se souvenait de ses débuts malheureux qui le tinrent trop longtemps éloigné de la voie où il devait se montrer créateur.

Mais si dans ces premiers mécomptes, dans ces efforts opiniâtres d'un génie qui s'ignore, il est difficile de retrouver les promesses qu'a tenues sa maturité, on aurait tort de croire cependant que tant d'essais, perdus pour la renommée, aient été perdus pour l'éducation littéraire de Marivaux. Chaque épreuve avait apporté sa leçon, chaque déception avait laissé sa trace, et si les chutes avaient été rudes, on peut dire aussi qu'elles n'avaient pas été stériles, car, en affermissant sa raison , elles avaient servi à développer, à aiguiser encore cet esprit d'observation qu'il possédait déjà à un si rare degré. Elles eurent même un autre avantage qui décida peut-être de sa destinée d'écrivain : elles lui ouvrirent les portes de ces salons a la mode, où ses maîtres régnaient sans partage.

La société de Mesdames de Lambert, de Tencin et Geoffrin devint la sienne, et l'on sait si ce milieu répondait à ses secrètes dispositions. C'est aussi vers ce temps-là (17 17), qu'il devint un des rédacteurs du Mercure, le quartier général du parti des Modernes, et ses articles, que nous avons rappelés plus haut, le désignèrent bientôt comme un auxiliaire précieux et qu'il fallait ménager.

Tout commençait donc à lui sourire, puisqu'il

Page 1