JEUNESSE DE MARIVAUX
était admis dans ce monde brillant où l'esprit donnait droit de cité, où le talent procurait des amis. Aujourd'hui que cette polémique ardente contre les Anciens nous laisse à peu près indifférents, nous avons peine à nous figurer qu'à cette époque, c'était déjà un titre de gloire de les attaquer, et Marivaux ne pouvait manquer de s'y faire applaudir et admirer, lui qui avait osé mettre Homère en vers burlesques pour venger La Motte des dures vérités de Madame Dacier.
Avec une impertinence toute juvénile et une rare fertilité d'idées, il apportait dans la querelle un tour imprévu et piquant qui lui était particulier. Là, dans cette société railleuse et frivole, on condamnait, sans hésiter, toute l'antiquité, tout le dix-septième siècle, et Voltaire lui-même que Marivaux appelait un bel-esprit fieffé, ou bien encore, la perfection des idées communes. Molière n'y était pas plus épargné : on allait jusqu'à trouver qu'il avait fait parler à la Comédie un trop beau langage ; que le Tartufe, le Misanthrope et les Femmes savantes n'étaient point des comédies.
Toutefois, il n'était pas dans le caractère mobile de Marivaux de s'arrêter longtemps à ces joutes, il est vrai, assez inoffensives, où les plus belles ré-
putations étaient sacrifiées à un bon mot. Il n'y voyait guère qu'un agréable délassement, qu'une occasion d'exercer sa verve d'aimable et spirituel causeur. Ce n'était pas assez pour lui. La physionomie intime des salons l'attire bien davantage.
Les entretiens galants, la coquetterie des femmes, les intrigues amoureuses, offrent à son genre d'esprit une matière bien plus riche et bien plus abondante pour l'observation. « J'ai guetté dans le cœur humain, dit-il, toutes les niches différentes où peut se cacher l'amour, lorsqu'il craint de se montrer, et chacune de mes comédies a pour objet de le faire sortir d'une de ces niches. »
Voilà ce qui, dès cette époque, occupait sa pensée, bien plus que ces discussions vaines à propos des Anciens et des Modernes, où il apporta toujours plus d'esprit que de conviction. Il crut trouver là un terrain vierge, ouvert à tous les caprices de son imagination , et il ne se trompait pas. Il lui sembla qu'il y avait une place à prendre au théâtre, à la suite de Molière et de Lesage. Après eux, en effet, il ne fallait plus songer à la haute comédie- Les caractères s'étaient amoindris avec les croyances, et l'esprit d'analyse qui sévissait alors ne comportait plus ces fortes conceptions.