II. — JEUNESSE DE MARIVAUX
Ce n'est que soixante ans plus tard, quand la société sera travaillée par les idées de liberté, que nous en retrouverons la trace, moins noble, sans doute, et moins pure, dans le Figaro de Beaumarchais. Mais la partie élégante et ostensible des mœurs attendait encore son interprète, et personne n'était mieux fait pour l'être que Marivaux. Subtilité des sentiments, grâces maniérées, langage précieux et raffiné, petits tracas du cœur, nés de l'amour-propre piqué ou d'un simple malentendu, tel est la matière et la forme de ce théâtre, dont l'amour ne cesse pas d'être le sujet, le mobile, et je dirais presque le deus ex machina.
S'il est vrai que la Comédie doit être la peinture de la vie réelle, jamais il n'en fut de plus exacte que celle de Marivaux. Ne lui reprochons donc pas trop durement de s'être éloigné de la simplicité de la nature ; il ne s'en est éloigné que pour '
se mettre d'accord avec ses impressions et ses souvenirs, que pour parler le langage des salons, qui n'est pas ordinairement celui des livres. D'ailleurs il se justifie parfaitement de ce reproche, dans son avertissement des Serments indiscrets, quand il nous dit : « J'ai tâché de saisir le langage des conversations et la tournure des idées familières et variées
qui y viennent, mais je ne me flatte pas d'y être parvenu ... Tout ce qu'un auteur pourrait faire pour les imiter n'approchera jamais du feu et de la naïveté fine et subite que les gens d'esprit y mettent. »
Ainsi nous sommes désormais fixés sur l'intention de Marivaux, sans pour cela prétendre l'absoudre de ce qu'il y a de naturellement précieux dans son style, de raffiné dans sa pensée et d'excessif dans ses raisonnements. Qu'il ait tâché de saisir le langage des conversations et la tournure des idées familières et variées qui y viennent, rien de mieux. C'est un effort très louable, et s'il y est parvenu, un mérite dont l'histoire des mœurs lui tiendra compte. Mais l'art a le droit de s'en plaindre, et tout l'esprit de notre auteur ne pourra le sauver des justes critiques que lui fait l'impartiale postérité.
En pensant être naturel, il n'a été trop souvent, que prétentieux et affecté, parce qu'il a pris la nature où elle n'était pas, dans ce monde amoureux de grâces factices, de sentiments fardés et d'une politesse de convention. Mais aussitôt qu'il en sort et qu'il s'empare d'un sentiment vrai, son âme s'éveille, la passion l'échauffé et la remue,