II. — JEUNESSE DE MARIVAUX
le rend même quelquefois injuste, en voulant être / vrai. Ainsi, peut-on lire, sans faire ses réserves, [ cette pensée de Y Indigent philosophe: « Si on regardait bien fixement les femmes d'un certain côté, elles paraîtraient trop risibles pour avoir rien à démêler avec notre cœur : elles cesseraient d'être aimables, et ne seraient que nécessaires. »
Après une pareille boutade, on se demande s'il se souvient encore de l'aventure de Limoges qui l'avait vraisemblablement amené à Paris. Mais non, « il était trop bon, pour avoir tant de mémoire. » Lui-même, quelques années auparavant, n'avait-il pas épousé une femme charmante, qui lui donna un bonheur trop tôt brisé par la mort? Perte à jamais regrettable pour l'homme et pour l'écrivain, qui aurait trouvé dans la société d'une compagne distinguée, des motifs plus sérieux d'inspiration, avec des sentiments plus naturels, moins étroits et par conséquent plus vrais. Il aurait vu la femme encore ailleurs que dans les ) salons ; il l'eût étudiée dans ce milieu qui lui est / assigné par la Providenee, dans la famille, comme mère et comme épouse, vouée tout entière à l'éducation de ses enfants, et pleine d'un tendre attachement pour un mari qui aurait fait sa joie
et sa gloire. Il y aurait eu là aussi pour son esprit si délié, si délicat et si fin, une source nouvelle d'observation, avec des conseils, un guide, un appui /Mais il n'a connu que la femme du monde, | être charmant et factice, qui sacrifie au désir de plaire, les plus nobles attributs de son sexe.
Veuf a trente-cinq ans, après deux ans de mariage, père d'une fille qui devint religieuse, grâce aux libéralités du duc d'Orléans, et de plus, ruiné dans les spéculations du système Law, où ses amis l'avaient entraîné, Marivaux dut se résigner à écrire d'abord pour vivre. Les libraires qui voyaient dans sa candeur une proie facile, le harcelaient et ne lui donnaient ni repos ni trêve. Porté d'ailleurs par la mobilité de son humeur et la diversité de ses aptitudes, a promener son esprit sur tous les sujets, il laissa tomber de sa plume bien des œuvres imparfaites, fruits hâtifs d'une imagination trop libre,, trop peu réglée pour être constamment féconde. De là des publications où l'or se fait trop chercher dans les scories ; où le style, en voulant être naturel, n'arrive qu'à être ingénieux, travaillé, subtil comme la pensée, et dépare des. pages parfois remplies d'une véritable éloquence.