III. SON THEATRE 3b
mode, où il le sape avec toutes les armes de l'ironie et du ridicule, c'est le Petit-Maître corrigé, œuvre spirituelle et charmante, qui a longtemps partagé, avec beaucoup d'autres du même auteur, le malheur d'être à peu près oubliée.
Rosimond, le Petit-Maître, s'est épris d'Hortense, dès qu'il a pu la voir ; mais il croit indigne de lui de paraître l'aimer. On n'en agit pas ainsi dans le monde comme il faut. Et c'est à le faire rougir de cette vanité puérile que l'aimable Hortense emploie tout ce qu'elle a de grâces naïves et de raison. Elle se sent bien un secret penchant pour Rosimond, mais elle veut « qu'on lui demande son cœur comme une grâce qu'on sera heureux d'obtenir. »
On ne saurait trop admirer avec quel art Marivaux fait passer son petit-maître par tous les degrés de l'impertinence et de la fatuité, jusqu'à ce qu'il nous le livre enfin, convaincu de mensonge, honteux de lui-même et corrigé. C'est à ce moment que l'amour, reprenant sur son cœur l'empire que la mode lui disputait, arrache à Rosimond cet aveu qui lui a tant coûté.
Le personnage d'Hortense est certainement une des plus heureuses créations du théâtre de Mari-
vaux. Simple, franche, naturelle, elle a autant déraison que son amant en a peu; elle est aussi sensée qu'il est sot et ridicule. C'est la critique piquante et animée de la mode absurde que l'auteur veut combattre.
Mais le préjugé contre le mariage n'est pas le seul qui soit attaqué dans ses vivantes et ingénieuses peintures. Il y en avait un bien autrement enraciné et puissant que la grande tragédie de 1793 n'a pas même détruit complètement : c'est le préjugé de la naissance.
Au sein de l'égalité où nous vivons tous plongés, il nous est difficile, à plus d'un siècle de distance, de nous faire une idée exacte de ce qu'était la noblesse, et surtout d'évoquer en nousmêmes les images et les impressions que le prestige du rang devait éveiller dans les esprits. Tous les avantages de la société, la fortune, la considération, les honneurs, paraissaient rassemblés sur les gens titrés pour accabler ceux qui ne l'étaient pas. L'influence de la richesse patrimoniale, l'ascendant et l'éclat d'une longue série d'ancêtres, la tranquille jouissance de toutes les dignités pesaient alors de tout leur poids sur ceux •qui n'avaient pas leur part de ces avantages, de-