III. — SON THEATRE Ù'J
venus si précaires et si minces, depuis qu'ils sont dispersés dans la société tout entière.
Bien avant Marivaux , Molière avait senti la vanité du préjugé de la naissance, et il l'avait attaqué avec les armes qu'on lui connaît. L'éloquente apostrophe de Dom Louis à son indigne fils Don Juan, s'adressait bien moins au jeune débauché qu'à ces marquis présomptueux et ridicules auxquels il a fait jouer parfois de si tristes personnages.
Mais ce n'est pas ainsi que procède Marivaux. Ses armes, moins fortement trempées que celles de Molière, ne lui permettaient pas de si grands effets. Chez lui, l'idée morale est toujours servie yS par l'amour. Il semble que dans son théâtre, ce soit l'instituteur autorisé, le grand artisan de l'éducation. L'amour, qui est dans la société un agent de corruption des plus actifs et des plus dangereux, devient sous sa plume, un précepteur aimable, plein d'esprit et de raison, qui fléchit les caractères, maîtrise la morgue du rang, fait disparaître les différences de fortune et de naissance, etne le cède qu'au mérite, en s'aidant d'une passion vraie, honnête, légitime. Tel est le Dorante du Préjugé vaincu et celui des Fausses Confidences.
Le premier est riche, et il ne manque pas d'avantages, extérieurs; mais ce n'est qu'un bourgeois et Angélique, malgré son inclination pour lui, ne peut se décider à l'épouser : ce serait se mésallier, car elle est d'origine noble. Heureusement qu'elle trouve dans son cœur une raison qui triomphe de ses scrupules : Dorante, à la vérité, n'est qu'un bourgeois, « mais il est riche, et il n'a pas fait sa fortune ; il l'a reçue toute faite. » Et ce qui serait, à nos yeux aujourd'hui, un mérite de moins pour l'homme, devient pour la jeune fille un titre à l'honneur de sa main.
Dans les Fausses Confidences, la pensée de Marivaux est encore plus nettement indiquée. Dorante est pauvre, sa naissance est vulgaire, et sa condition chez Araminte n'est guère plus que celle d'un valet. Il a môme contre lui la mère de celle qu'il aime, bourgeoise entichée des grandes alliances, et qui voit, dans le jeune intendant, un obstacle à l'union qu'elle rêve pour sa fille. Araminte, pour faire acte d'autorité et se montrer maîtresse chez elle, prend d'abord le parti de Dorante ; puis peu à peu, et à son insu, son amourpropre piqué cède la place à l'amour, qui bientôt l'emporte sur tous ses scrupules de fortune et de