III. — SON THEATRE
Mascarille ou les Scapin, gens de la pire espèce, qui mettent souvent toute leur intelligence au service des plus vilains emplois ? Avec autant d'esprit, les valets, chez notre auteur, ont plus de réserve et de tenue ; ils sont hardis, sans être insolents ; ils sont plus honnêtes et plus décents ; enfin, autant par affection que par intérêt, ils ont le respect de leurs maîtres qui, à leur tour, les traitent avec égard, en font leurs confidents et les agents de leurs secrets les plus délicats, et leur laissent même une initiative dont ils abusent quelquefois.
Ainsi, dans la seconde surprise de l'amour, ne voit-on pas Lisette pousser la liberté jusqu'à proposer successivement la main de sa maîtresse au chevalier d'abord, puis au comte que la marquise ne peut souffrir ? Mais, en général, les serviteurs sont discrets, et se rapprochent même assez de leurs maîtres pour qu'au besoin ils en fassent les personnages sans trop d'invraisemblance. C'est ce qui arrive dans les Jeux de l'Amour et du Hasard, où maîtres et valets changent de costumes et de rôles. Marivaux a toujours beaucoup aimé ces travestissements qui ne manquent pas d'une certaine gaieté, quand ils ne sont pas poussés trop
loin. Ici, la mesure est habilement gardée, les nuances de caractère, ménagées avec un art infini, et si Dorante et Sylvia s'éprennent d'amour l'un pour l'autre, c'est qu'ils sont vaincus par un charme secret dont ils ne peuvent se défendre.
Sylvia cependant dissimule ; elle est humiliée de se sentir de l'inclination pour Dorante, qui n'est à ses yeux qu'un valet, et dans ses emportements avec son père, on voit tout à la fois la dignité blessée et un cœur qui n'est plus libre. Lisette est comme sa maîtresse, dupe du stratagème, et s'inquiète aussi, mais à sa manière, de l'effet de ses charmes sur Arlequin qu'elle prend pour Dorante. « Jusqu'ici, elle les a laissés faire tout seuls, elle a ménagé sa tête ; mais si elle s'en mêle, elle la renverse ; il n'y aura plus de remède. »
Ainsi se déroule naturellement pour les maîtres et pour les valets cette double situation jusqu'à ce que la passion amène sans inconvenance sur les lèvres de Sylvia l'aveu désiré.
\^<Avec Marivaux, on est toujours en présence de deux intrigues, mais si étroitement liées ensemble que l'unité d'intérêt et d'action, loin d'en souffrir, y gagne en vivacité et en gaieté. C'est le sort du