III. SON THEATRE
maître qui règle celui du valet. Le premier n'éprouve rien, que le second ne le ressente et ne l'exprime dans les termes commandés par son rôle. Si Lélio soupire et jure de ne plus aimer, Arlequin pleure à fendre l'âme et résiste comme il sait et comme il peut aux câlineries de Colombine. Si un nuage vient à traverser le ciel des amours du maître, aussitôt celui du valet s'assombrit ; on se désole ou l'on se brouille, et alors les quolibets les plus comiques remplacent les plus chauds serments de tendresse. Il n'est pas jusqu'à la différence des conditions qui ne soit respectée par eux. Lisette, dans le Préjugé vaincu, épouserait volontiers Lépine ; mais son rang le lui défend : « Tout ce qui est comme vous n'est pas mon pareil, m'a dit ma maîtresse. Voilà indiqué, dès les premiers mots, le sujet de cette spirituelle comédie où l'amour doit remporter sur les titres de noblesse.
Assurément, il y a bien du romanesque dans toutes ces aventures d'une vérité relative, et si les choses se passaient ainsi dans le monde de Marivaux, il faut convenir qu'on était bien loin du naturel et du simple ; mais peut-on refuser d'y voir une intention morale incessante et conti-
nue, qui échappe peut-être à une lecture superficielle, mais qu'une mise en scène habile et des acteurs intelligents faisaient saisir admirablement!
C'est en montrant toujours les maîtres bienveillants et les serviteurs, comme des conseillers officieux et des confidents, que l'auteur prépare à sa manière, l'avènement de ces idées d'égalité qui devaient sembler alors un peu prématurées, et qui sont devenues depuis la loi de nos sociétés modernes.
Sans esprit de dénigrement contre la supériorité de la fortune et du rang, il ne cache pas ses préférences pour le mérite « qui vaut bien la naissance. » Et quand Plutus dit en parlant d'Apollon : (.< Lui, un homme de mérite ! il n'a pas le sou, » l'ironie n'échappe à personne, et c'est aux dépens de la fortune qu'il nous fait rire.
Mais la forme légère et enjouée de ces comédies nous a peut-être dérobé ce qu'il y a dans le fond de sérieux et de solide. Il y aurait pourtant beaucoup h pardonner à un auteur qui met si agréablement en lumière les préjugés de son temps, et qui se sert précisément pour les combattre des moyens qu'il rencontre autour de lui.
Si l'amour est le ressort principal de tout son