III. — SON THEATRE
à être réunies en une seule , comme l'a fait Molière pour Y Ecole des Femmes, que Marivaux a prise pour modèle. On aurait eu ainsi l'exemple à côté de la leçon et l'effet cherché eût été plus immédiat et plus sûr. Mais on sait que notre auteur ne se piquait pas de travailler sur un plan conçu à l'avance. Ce qui lui est propre et essentiel, c'est d'observer à sa manière et de peindre au jour le jour les travers qui le frappent ; c'est de saisir au passage le monde d'alentour, et de l'introduire tout vit dans ses pièces, en le faisant converser avec tout son esprit et sa gaieté.
Je ne voudrais pas même affirmer qu'en se mettant à écrire, Marivaux se fût avoué a lui-même l'intention bien arrêtée d'amender son public. Il est comme un arbre qui produit naturellement des fruits plus ou moins savoureux, selon que le soleil les vivifie de ses rayons. C'est son âme qui passe dans ses comédies et qui s'y réfléchit spontanément tout entière, avec la fraîcheur et la vivacité des impressions du premier moment, et l'idée morale s'en dégage presque à son insu, grâce aux instincts honnêtes et droits dont elle ne se sépare jamais.
Avec une existence moins précaire et moins tourmentée, Marivaux aurait peut-être mis dans
5o MARIVAUX MORALISTE
ses œuvres plus de suite et plus d'unité. Cette rare puissance d'analyse dont il était armé, appliquée aux mêmes sujets, mais mûris à loisir et creusés par la réflexion, lui eût permis de donner plus de force et plus de pureté à ses écrits, en arrêtant sa pensée, au moment où elle se raffine et se gâte par de trop longs développements. Mais les embarras d'argent ne lui laissaient aucun repos, et il les augmentait encore par une générosité aveugle, qui lui faisait bien souvent donner d'une main ce qu'il recevait de l'autre.
Tout pauvre qu'il était, il payait bien des dettes qui n'étaient pas les siennes. Insouciant du lendemain comme La Fontaine, dont il avait la candeur, avec une âme plus large, plus ferme, plus ouverte, il souffrait de cette détresse dans sa fierté, et s'il acceptait parfois les secours de ses amis, il entendait bien garder avec eux son indépendance et son franc-parler.
C'est ce qui lui arriva un jour avec Helvétius, qui le pensionnait comme confrère. Vivement apostrophé par Marivaux, à propos de religion, cet homme d'esprit fut assez maître de lui pour laisser passer cette boutade sans la relever. Mais à quelques jours de là, il disait à ses amis qui lui en