‹ Marivaux, moralisteChapitre 28 sur 122 · III. — SON THEATRE D I · texte numérisé non relu

III. — SON THEATRE D I

parlaient : « Comme je lui aurais répondu, s'il n'était pas mon obligé ! » Mot spirituel et charmant qui révèle bien de la délicatesse de sentiments.

Devons-nous en conclure que Marivaux ne gardait pas la mémoire des services qu'il avait reçus ? Ce serait mal connaître cette franche et excellente nature. Mais il pensait sans doute que « l'âme est d'une condition trop haute pour rien devoir à une autre âme, et que le titre de bienfaiteur ne sied bien qu'à Dieu seul. Nous avons tous besoin les uns des autres, dit-il encore dans la Vie de Marianne; nous naissons dans cette dépendance, et nous ne changerons rien à cela. »

Ne sait-on pas que pour lui l'ingratitude est le pire des vices du cœur? Les plaintes d'un père sur l'ingratitude de son fils, dans le Spectateur français, suffiraient pour nous convaincre de sa sincérité, si nous ne trouvions dans une lettre à l'un de ses amis, ces admirables paroles sur les ingrats : « Il y a des ingrats de qui vous ne tirez rien ; mais en revanche, il y a de belles âmes qui vous payent pour eux, et qui regardent comme un service tout rendu la seule envie que vous auriez de leur en rendre. Ainsi, vous ne perdrez rien :

les ingrats sont punis, parce qu'ils vous perdent, pendant qu'il vous reste sur eux l'avantage de les connaître et de les laisser honteux du tort qu'ils ont avec vous ; car, ils ont beau faire, mon ami, leur conscience ne saurait être ingrate ; tout s'y retrouve. Elle a des replis où les reproches que nous méritons se conservent, où nos devoirs se plaignent de n'avoir pas été satisfaits. Oui, mon ami, des replis où se sauve la dignité de notre être, et où elle se venge contre nous de lui avoir manqué. »

Ces mâles pensées, si fièrement, si noblement exprimées, ne se trouvent pas sous la plume d'un homme qui sent mollement le prix d'un bienfait. Ces belles âmes qui vous payent pour les ingrats, qui regardent comme un service tout rendu la seule envie que vous auriez de leur en rendre, Marivaux les avait rencontrées autour de lui ; il vivait avec elles, et n'était-il pas de ceux dont la pauvreté arrêtait trop souvent un mouvement généreux ? Il en était mortifié dans la bonté de son cœur, et qui sait si plus d'une fois il n'accepta pas un service seulement pour être en état d'en rendre un autre ?

Ses amis, qui le connaissaient discret à recevoir

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