SON THÉÂTRE
autant qu'il l'était peu à donner, s'occupaient de lui avec une véritable sollicitude. Un jour qu'il était malade, Fontenelle, qui l'aimait beaucoup, lui envoya cent louis. « Permettez, lui écrivit Marivaux , que je vous les rende de suite, et croyez-moi votre obligé. »
Et cependant, il était bien pauvre; mais, d'une âme délicate et fière, il se gardait de son mieux, de tout ce qu'il considérait comme une humiliation. Il évitait avec soin tout abaissement inutile, et se résignait, quand il le fallait, à une dépendance nécessaire, à laquelle il n'échappait que par un travail presque surhumain, malgré un goût très vif pour une vie de loisirs et de repos.
Ce n'était pas sans se faire violence, qu'il s'imposait ce labeur incessant dont souffrait sa nature insouciante et paresseuse, et nous savons, par une lettre de lui, datée de 1740, combien il regrettait amèrement que des amis imprudents l'eussent fait sortir de son insouciance pour l'occuper de grossir son patrimoine dans une spéculation qui l'a dévoré tout entier ! « Ah ! sainte paresse, s'écriet-il, salutaire indolence, que n'êtes-vous restées mes gouvernantes ! »
On s'attriste pour lui de cette pauvreté que ses
soûts de luxe et ses habitudes de bien-être lui faisaient paraître si lourde. Cependant, n'est-ce pas à cette vie précaire et inquiète que nous devons tant de jolies créations? Plus tranquille sur l'avenir, plus assuré du lendemain, Marivaux se serait peutêtre contenté d'être un aimable causeur, un homme à bons mots, fort recherché pour son esprit, la douceur de son caractère et l'innocence de ses intentions. Mais il fallait travailler pour subvenir à des besoins qui ne pouvaient attendre, et même au superflu, qui lui était devenu chose nécessaire.
Qui, dans le public, soupçonnait alors qu'il était loin d'être aussi heureux et aussi paisible que ses héros? Croyait-on que la gêne pût habiter la demeure où se composaient tant d'écrits si aimables et si gais, qui feraient aujourd'hui la fortune de l'auteur comme ils firent alors celle des libraires?
La Comédie italienne vint à propos offrir un débouché avantageux à son heureuse facilité. On sait que la troupe de ce théâtre, bannie par l'ordre de Louis XIV, en 1697, pour quelques allusions trop libres, dit-on, à l'adresse de Madame de Maintenon, fut rappelée, dès 1716, par le Régent. Mais le public, bientôt dégoûté de ces canevas informes dans une langue qu'il ne comprenait pas,