‹ Marivaux, moralisteChapitre 31 sur 122 · III. — SON THEATRE Sj · texte numérisé non relu

III. — SON THEATRE Sj

en avaient fixé dans son âme les traits les plus délicats ; c'est que de ces impressions partielles, il avait formé une impression générale qu'il portait en lui, et qui lui était toujours présente. Or, cette faculté de généralisation est le don le plus précieux de l'écrivain moraliste, et le partage seulement des esprits bien trempés.

Mais ce qui me ravit encore dans le talent de Marivaux, c'est cette fécondité inépuisable d'invention et l'infinie variété des incidents, enfants d'un génie qui semble se rajeunir et se fortifier par où d'autres se fatiguent et s'épuisent ; c'est la verve et le feu de ces scènes rapides où l'invraisemblance même disparaît dans la vivacité d'un dialogue presque inimitable ; c'est enfin la progression ingénieuse et soutenue, dans le développement des sentiments, dans la poursuite infatigable de tous les ressorts secrets de l'amour-propre dans l'amour, surpris et saisis avec une étonnante sagacité. Genre brillant et léger, genre qui séduit par ses défauts mêmes, et qui se rachète et se défend de ses imperfections et de ses caprices par l'esprit, la grâce et le bon sens, qualités qui feront toujours le charme et la jeunesse de Marivaux.

A tant d'aimables et spirituelles nouveautés, il

fallait des interprètes dignes du talent de l'auteur, et malheureusement parmi les acteurs de la troupe italienne, deux seulement parlaient un peu le français : Madame Riccoboni (Flaminia) femme de beaucoup d'esprit, dont nous retrouverons plus tard le nom, et madame Baletti (Sylvia) qui devint une admirable actrice, grâce aux conseils assidus de Marivaux.

C'est dans la répétition de ses pièces qu'il se prodigue, qu'il se surpasse, pour faire saisir toutes ces nuances si fines, si délicates qui, mal comprises, perdraient tout leur charme et tout leur prix. Quelquefois cependant, pour essayer les dispositions du public et aussi pour déjouer les cabales, l'auteur ne voulait pas se faire connaître avant un succès. C'est ce qu'il fît pour la Première surprise de l'amour.

On raconte que Sylvia, fort embarrassée de son rôle, désirait vivement être éclairée sur certaines scènes par l'auteur lui-même , et regrettait qu'il voulût rester inconnu. Instruit de ces plaintes, Marivaux se présente chez elle, sans se nommer, avec un ami commun, prend comme par hasard sa comédie qui se trouvait sur une table près de lui, et la lit, comme il savait lire ses œuvres, avec

Page 1