III. SON THEATRE 5o
un art consommé. Dès lors, plus de doute pour l'actrice, qui s'écrie émerveillée : « Monsieur, vous êtes le diable ou l'auteur ! » Marivaux se contenta de répondre en souriant, qu'il n'était pas le diable. On s'entendit, et notre auteur dut une partie de ses succès à ce précieux auxiliaire, qui ne fut jamais autre chose pour lui qu'une amie dévouée, particularité assez rare, toute à l'avantage du théâtre et à la louante de Marivaux.
Sûr désormais d'être compris et secondé, il réserva, dans presque toutes ses comédies, un rôle approprié au talent de cette aimable artiste, qui devint bientôt les délices et l'amour de la société parisienne. Mélange de naïveté, de finesse et de grâces, elle était née pour interpréter ces rôles de femmes, si distingués, si coquets, qui demandent moins une grande sensibilité de cœur que beaucoup d'esprit, je dirais volontiers tout l'esprit de l'écrivain lui-même.
Sylvia fit donc, pendant de longues années, la fortune du théâtre de Marivaux, et Mademoiselle Lecouvreur, douée cependant d'un talent bien plus mâle, plus naturel et plus vrai, y échoua complètement.
Plus tard, il retrouva une autre Sylvia dans une
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grande artiste, Mademoiselle Mars, qui semblait faite, dit M. de Sainte-Beuve, pour jouer du Marivaux, avec cette ingénuité habile, avec cet art du naturel, avec cet organe charmant, enchanteur, et cette voix sonore a travers laquelle se dessinaient les moindres intentions comme les perles dans une eau limpide. »
Quand on suit Marivaux, année par année, depuis ses débuts au théâtre jusqu'en 1740, époque où .il cessa d'écrire pour la Comédie italienne, on reste frappé de sa prodigieuse fécondité. Ce n'est pas une pièce, mais souvent deux, et même trois, qu'il donne dans une année, soit au Français, où il n'éprouve guère que des échecs, préparés la plupart du temps par Voltaire; soit aux Italiens qui l'en consolent par des succès soutenus. Combien d'oeuvres exquises de finesse et de grâce sont dues à ces vingt laborieuses années, et surtout, de 1730 à 1740, période où il paraît être dans toute la sève et la maturité de son talent ! De cette époque, en effet, datent les Jeux de V Amour et du Hasard, les Serments indiscrets, F Heureux stratagème, Je Legs, les Fausses Confidences, et beaucoup d'autres créations qui semblent jaillir d'un esprit en pleine possession de tous ses avantages.
Cependant Marivaux, avait près de cinquante ans, et il était pauvre, lorsqu'il mettait tant d'entrain et de gaieté dans ces comédies dont le charme n'a presque pas vieilli. Tout y respire la paix, le bonheur, la sécurité du lendemain. On n'y trouve rien qui trahisse les soucis dont il était dévoré.
Si, dans sa vie, il a pu jeter sur la société un regard amer et triste, c'est au moment où il était heureux et jeune ; c'est en 1722, dans quelques feuilles du Spectateur français, publication qui n'a de celle de l'auteur anglais Addison, que le titre et la forme. Elle suffirait a elle seule pour assurer a Marivaux un rang très distingué parmi nos écrivains moralistes. Il y a la des lettres qui sont une protestation énergique contre l'organisation vicieuse d'une société emportée par le plaisir, et qui se mourait de privilèges. Empreintes d'un caractère élevé, elles portent avec elles une vive et sincère émotion. On sent que l'auteur s'inspire moins de son esprit que de son cœur, et nous avons déjà vu combien il est touchant, lorsqu'il entre dans la voie du sentiment.
Que de douleur indignée dans cette lettre d'un père sur l'ingratitude de son fils ! N'est-ce pas un des cris les plus éloquents que l'amour paternel
trompé dans sa tendresse, ait jamais arraché au cœur de l'homme ? A-t-on jamais trouvé des expressions plus naturelles et plus vraies pour peindre le vide affreux que font autour de nous des enfants ingrats ? « II n'y a donc plus rien qui tienne à moi dans la nature ; tout s'y est donc séparé de moi; je n'y vois plus qu'un désert! J'y suis seul, ignoré de tout l'univers, de mon fils, que je regrette, que j'appelle à mon secours et qui m'ignore comme le reste des hommes ! »
Ces plaintes amères, qui s'échappent comme un sanglot d'un cœur blessé dans ses plus chères affections, en nous offrant une double leçon, nous remuent profondément.
La première réflexion morale que suggère l'histoire de ce père infortuné, pourrait se traduire ainsi : Restez le maître de votre bien ; ne vous déshabille^pas avant de vous coucher. Insensé est celui qui compte sur la reconnaissance de ses enfants. Les animaux sont en cela plus sages que nous ; ils s'acquittent envers leurs petits de tous les devoirs indiqués par la nature, et les abandonnent ensuite à la destinée commune de leurs semblables.
La seconde est une critique sévère de cet injuste coutume, pratiquée autrefois dans toutes les con-
dirions, de sacrifier l'avenir de sa famille à celui du fils aîné, dans la pensée qu'il deviendra le protecteur et le soutien de ses frères. Voilà un homme, père de six enfants, qui se dépouille et qui les dépouille, pour créer à son fils une position honorable, sans réfléchir qu'il livre, lui et les siens, à la merci d'un jeune étourdi, dont le premier soin sera de s'affranchir du devoir importun de la reconnaissance.
Ne semble-t-il pas que dans ces douloureux mécomptes d'une tendresse aveugle, la justice se venge, par l'ingratitude du fils, d'avoir été méconnue par le père ? Marivaux sentait vivement tout ce qu'il y a de révoltant dans cette coutume, et c'est dans les conséquences qui en sont comme le châtiment, qu'il veut nous les faire sentir à notre tour.
Mais on ne saurait parler du Spectateur français, sans rappeler cette admirable lettre sur une jeune fille, qui n'a que le choix entre la douleur de voir mourir sa mère de misère et le déshonneur.
Un soir, en rentrant chez lui, Marivaux rencontre une jeune fille tout éplorée qu'il interroge sur la cause de son chagrin. L'histoire en est lamentable et les détails déchirants. « Les secours
d'un riche bourgeois, dit-elle, sauveraient la vie à ma mère et déshonoreraient éternellement la mienne. » Cruelle alternative où même la vie si précieuse d'une mère doit le céder aux exigences de l'honneur. Elle rentrera dans sa demeure désolée, mais elle y rentrera pure, apportant à sa mère cette suprême consolation. « Je lui ai donné tout ce que j'ai pu, ajoute Marivaux, et je me suis retiré presque aussi affligé qu'elle. » Son excellent cœur se montre bien là tout entier. C'est bien l'homme qui ne se laissait rien, et qui n'acceptait un service que pour secourir de plus malheureux que lui.
Quelle véhémence dans les accents que l'auteur a su tirer de cette triste et malheureusement trop commune situation ! Il s'avoue faible et même vicieux, mais ce n'est pas lui « qui pourrait vouloir d'un plaisir qui ferait la douleur d'un autre.» Et interprétant la pensée de ce bourgeois voluptueux : « Malheur à toi que la faim dévore ! Ton honneur m'échapperait, si j'étais généreux. Je l'attends de ton désespoir que ma dureté va pousser à bout. Yeux-tu du pain ? deviens infâme, et je t'en accorde. »
Ici, Marivaux se montre tout à fait le digne
précurseur de Rousseau, avec le ton un peu déclamatoire de ses pages les plus éloquentes ; mais il a, sur le philosophe de Genève, l'avantage d'avoir mis toujours ses principes d'accord avec ses écrits, ce qui nous semble assez important pour l'autorité d'un moraliste.
Cependant ces sombres peintures sont bientôt suivies d'autres tableaux plus piquants et plus gais. La souplesse de son génie lui rendait tous les genres familiers, depuis le plus austère et le plus grave, jusqu'au ton enjoué et mordant de l'ironie. Qui ne se souvient de cette lettre spirituelle où il se raille si agréablement d'un homme qui n'a d'estime que pour les gros volumes, les infolio ? Le libraire lui présente d'abord une feuille du Spectateur Français ; quelle plaisanterie ! on se moque de lui. Que peut renfermer de bon sens et de sagesse une feuille si mince, échappée sans doute à la vanité d'un jeune folliculaire ? Un traité de morale, pour être bon, doit être ennuyeux. « A notre âge, lui dit Marivaux, il est beau de soutenir l'ennui que peut donner une matière naturellement froide, sérieuse, sans art, et scrupuleusement conservée dans son caractère. Si l'on avait du plaisir à la lire, cela gâterait
tout. Voilà une plaisante morale qui instruit agréablement ! Tout le monde peut s'instruire à ce prix-là. »
Courrier, dans le Pamphlet des pamphlets, s'est souvenu de ce passage, et ce n'est ni le moins spirituel ni le moins piquant.
Mais quel est le travers, quel est le vice de son temps que Marivaux n'ait pas attaqué dans son théâtre et dans ses romans, et flétri dans ces âpres et fines esquisses, tombées de sa plume facile ? La perfidie ou la lâcheté des amis, l'insolence des riches, la tyrannie et l'hypocrisie des protecteurs, les tourments de l'avarice et de l'ambition, la fatuité de l'ignorant... rien ne trouve grâce devant cette âme honnête et courageuse. Et souvent, c'est dans ses moindres œuvres, dans ces comédies, qu'on ne joue plus et qu'on ne lit plus, que se rencontrent en foule ces portraits d'une étonnante vérité.
Il est surprenant qu'on ait fermé les yeux sur ces parties sérieuses et élevées du talent de Marivaux, pour ne voir en lui qu'un auteur amusant, ou tout au plus, « un moraliste de société. » Il nous a laissé tant de pages solides et même éloquentes, qu'une lecture réfléchie et sincère de