V. — LA VIE DE MARIANNE
ment conduit à forcer un peu la nature, à faire violence à la vérité, non seulement en resserrant et en précipitant l'action, mais en donnant à ses personnages plus de relief, et à leurs actes, plus d'emportement ou 'plus de résolution que ne le comporte le train ordinaire de la vie. Le romancier au contraire, uniquement appliqué à serrer de près la vérité, a devant lui des années pour étudier ses modèles, pour nous les faire connaître et pour nous les faire aimer.
Aussi, avec quel soin, avec quelle abondance de détails notre auteur sait profiter de ces avantages ! Comme il est à l'aise dans ces longs récits, au milieu de ces innombrables incidents qui semblent n'avoir rien coûté à son imagination, tant ils se rattachent étroitement à l'action dont ils augmentent l'intérêt, en retardant le dénouement. Là plus rien ne l'arrête; sa plume court et s'égare librement comme sa pensée, pour peindre avec des couleurs vraies des caractères qui ne ressemblent pas seulement à tel ou tel individu, mais à l'homme en général, et surtout, à l'homme de son temps et de son pays.
C'est à cette conformité parfaite entre l'auteur, son siècle, ses personnages et ses lecteurs qu'il
faut attribuer en partie le grand succès de la Vie de Marianne et du Paysan parvenu, comme de tous les romans qui ont marqué leur date et laissé leur trace dans l'esprit des contemporains. Et s'ils sont tombés peu à peu dans l'oubli, on peut dire que c'est par les motifs mêmes qui firent autrefois leur fortune et leur principal attrait. Oui, c'est pour avoir été l'écho trop fidèle, la représentation trop intime d'une société disparue, que ces œuvres n'ont plus guère pour nous qu'un intérêt historique et littéraire.
Cependant, il est juste de remarquer que les romans de Marivaux n'ont pas été frappés du même discrédit ni de la même indifférence. Bien qu'ils aient plus vieilli que son théâtre, et qu'il y ait quelques traits de caractère qui ne sont plus dans nos mœurs, ils excitent encore aujourd'hui une vive curiosité. C'est peut-être qu'ils répondent à de secrètes dispositions qui sont de tous les temps. On aimera toujours à suivre dans la vie deux jeunes gens, partis de la condition la plus humble, et qui parviennent honnêtement, après les plus rudes épreuves, à la considération et à la fortune. Cette vue tout à fait nouvelle il y a cent cinquante ans, dut plaire au public par sa nou-