‹ Marivaux, moralisteChapitre 35 sur 122 · V. — LA VIE DE MARIANNE · texte numérisé non relu

V. — LA VIE DE MARIANNE

veauté même, comme elle plaît encore aujourd'hui qu'elle a passé dans les faits.

Après l'œuvre de Le Sage, où nous voyons un jeune homme intelligent et instruit, mais peu scrupuleux sur les moyens, et qui n'arrive à rien, Marivaux, en reprenant le même sujet, peut-être avec une intention critique, prouvait que, placé dans les mêmes conditions de médiocrité et de dénuement, un jeune homme, même ignorant, peut arriver à tout, pourvu que la probité et un certain souci de sa propre estime règlent sa conduite.

Cette leçon de haute morale sociale valait bien celle qui se dégage du roman de Gil-Blas, personnage toujours flottant entre le rôle d'honnête homme et celui de fripon. Il est certain qu'en écrivant le Paysan parvenu, Marivaux s'est souvenu des critiques assez vives que Le Sage lui adresse indirectement dans la conversation supposée entre Nunez et Gil-Blas, au vne livre de ce roman.

L'auteur de Turcaret, comme écrivain, est supérieur sans doute, à celui des Fausses Confidences ; mais, après avoir fait rire plusieurs générations aux dépens de tout ce qui est honnête, le roman

de Gil-Blas est-il autre chose qu'une école d'immoralité à. l'usage des consciences faciles ? Le héros du Paysan parvenu au contraire, a des principes de probité arrêtés, et, tout en restant le paysan avisé, soucieux de ses intérêts, et très habile à profiter de toutes les occasions qui peuvent les servir, on ne voit pas qu'il s'éloigne jamais de la plus rigoureuse honnêteté ! Nous sommes surpris que cette disposition morale ait échappé aux contemporains de Marivaux, plus attentifs, il est vrai, à ses défauts qu'à ses grandes et sérieuses qualités comme peintre du cœur humain et comme écrivain.

Ce qui frappe d'abord, à la lecture de Marianne et au Paysan parvenu, c'est un air de famille qui trahit leur commune origine. Avec des différences apparentes, le sujet, en effet, est toujours le même; le modèle change de physionomie et d'attitude en gardant, sous des "surfaces mobiles, un caractère qui ne change pas ou qui change peu. Mais avec quelle richesse d'invention l'auteur crée tous ces tableaux épars, ressemblants, sans être jamais monotones, qui se réunissent en un seul, pour nous offrir la scène infiniment variée du monde au dix-huitième siècle, de ce monde qui posa une

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