V. LA VIE DE MARIANNE
fois devant Marivaux, et qui disparut avec lui ! Sous cette plume si ingénieuse, si fine, si délicate, l'esprit pétille, déborde et jette mille étincelles ; c'est un Protée qui devient tour à tour et sans efforts, imagination, raison ou passion, autre trait de ressemblance et de sympathie avec une société spirituelle et raisonneuse bien plus que passionnée. C'est peut-être la première fois que l'esprit ait fait vivre autant que la passion un genre d'écrits qui ne se soutient ordinairement que par elle. C'est que dans les romans de Marivaux l'esprit n'est pas seul : il s'y trouve une part de vérité qui est de tous les temps et de tous les pays ; c'est que les peintures, les réflexions, les anecdotes s'y mêlent d'une façon charmante et opportune et s'appellent les unes les autres, en délassant le lecteur, comme les sites accidentés d'une belle campagne reposent agréablement les yeux. C'est que les caractères enfin, étudiés peut-être avec une recherche excessive, appartiennent bien cependant à l'humanité, et présentent comme une galerie de portraits auxquels les années n'ont presque rien enlevé de leur coloris et de leur fraîcheur. Ils sont vivants comme tout ce qui s'écrit sous la dictée du jour et l'inspiration du mo-
ment avec mille affinités personnelles entre le narrateur et le récit.
Mais ce qui ajoute encore à l'illusion et contribue assurément beaucoup à l'entretenir dans l'esprit du lecteur, c'est que l'écrivain disparaît complètement de son œuvre pour laisser parler ses personnages. Faire raconter leur histoire par les héros eux-mêmes est une conception heureuse et qui se prête merveilleusement à la ressemblance. Marianne et Jacob se montrent si réels, qu'il est difficile de n'être pas convaincu que nous lisons le récit de quelqu'un qui a véritablement joué un rôle principal dans les aventures dont il nous entretient.
Une fiction morale ainsi présentée a presque le caractère d'une confession ou tout au moins celui d'une confidence. Telle est la forme adoptée dans la Vie de Marianne et le Paysan parvenu, que nous ne confondrons pas dans le même éloge, bien que ces deux romans procèdent du même point de vue, ainsi que nous l'avons dit plus haut.
Dans l'un, l'observation se revêt d'une expression spirituelle, délicate et touchante ; elle se montre dans l'autre plus vive et plus dramatique, mais avec des situations qui manquent parfois de