‹ Marivaux, moralisteChapitre 37 sur 122 · V. LA VIE DE MARIANNE j · texte numérisé non relu

V. LA VIE DE MARIANNE j

vérité ; dans la Vie de Marianne, il y a beaucoup d'art, malgré les graves défauts de composition qu'on pourrait lui reprocher ; au contraire, dans le Paysan parvenu, c'est l'art qui se fait regretter : l'illusion n'y est pas assez ménagée, la peinture des vices et des ridicules y tient trop de place, et l'auteur, avec tout son esprit, ne réussit pas à nous faire prendre le change sur son intention. Voilà quelques-uns des motifs qui placeront toujours le Paysan parvenu au-dessous de la Vie de Marianne, la grande et belle innovation de Marivaux. Jamais cadre ne fut mieux choisi pour recevoir les confidences d'une femme du monde, parvenue à cet âge où les illusions s'envolent avec les années, où le présent se rajeunit et s'embellit de tous les charmes du souvenir.

Ce n'est pas dans la foule et comme au hasard que l'auteur a pris son héroïne ; il a bien soin, au contraire, et dès le début, de ne pas la présenter comme une enfant ordinaire. Il en fait un idéal de raison prématurée, d'esprit, de distinction et de beauté, et le mystère qui pèse sur sa naissance, en rendant plus vraisemblable tous les avantages qu'il lui prête, augmente encore l'intérêt qu'elle inspire.

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Jusqu'à quinze ans, « elle a plus appris ses pertes qu'elle ne les a senties. » Sa vie s'écoule paisible et heureuse chez un bon curé qui l'a recueillie, et dont la sœur l'élève comme si elle était son enfant. Rien encore ne fait pressentir les épreuves que l'avenir lui réserve ; mais la bonne fille, personne pleine d'expérience et de vertu, les pressent pour sa pupille, en qui elle ne voit pas sans inquiétude, se développer tant d'esprit, de grâces et de douceur, « avec un visage qui promettait une belle physionomie. » Aussi voyons-nous cette simple et généreuse femme multiplier autour de l'orpheline tous les soins éclairés que sa prévoyante bonté lui suggérait. Elle est bien loin de rêver pour elle la condition élevée à laquelle sa naissance l'avait peut-être destinée ; ce qu'elle veut faire d'elle, c'est une bonne ménagère et une femme chrétienne, sage précaution dont Marianne recueillera plus tard tous les fruits.

Cette éducation un peu rustique, mais intelligente et fortifiée chaque jour par les graves leçons du pieux curé, nous semble heureusement placée à l'entrée de notre héroïne dans la vie, pour la prémunir contre les dangers qu'elle ne manquera pas d'y rencontrer.

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