‹ Marivaux, moralisteChapitre 38 sur 122 · V. — LA VIE DE MARIANNE · texte numérisé non relu

V. — LA VIE DE MARIANNE

Tous ces détails, qui sont d'ailleurs dans la vérité de la situation, nous aident aussi à connaître le principal personnage de cette histoire, en nous le montrant dans ses traits essentiels : c'est un mélange de franchise, de fierté et de raison, où domine déjà un sentiment de coquetterie, qui ne sent ni la recherche ni l'effort, et tout à fait particulier aux femmes de Marivaux. On pourrait aussi reprocher à Marianne de montrer, à certains moments, un peu d'indifférence et même de dédain pour ses bienfaiteurs, et surtout quand elle parle du respectable vieillard qui l'a élevée et qui l'aime comme sa fille.

Et cependant serait-il juste d'accuser l'auteur d'avoir manqué d'âme, lui qui en a tant mis dans la scène touchante des adieux, dans les paroles si sages, si tendrement paternelles du bon vieux curé qui ne la reverra plus ? Non, mais il aurait pu, dans cette circonstance, en donner un peu plus à son héroïne, sans changer le caractère de cette aimable personne que nous trouverons ailleurs susceptible de la plus tendre reconnaissance.

Ce qu'on peut dire, pour excuser Marivaux, c'est que Marianne est une grande dame, lorsqu'elle fait le récit de ses impressions de jeunesse.

Les années ont bien pu en éteindre la vivacité, et mettre dans son langage un peu de cette indifférence qu'on rapporte de l'habitude du bonheur. On la justifierait de même de toutes ces remarques, ces réflexions, ces fines analyses de sentiment qu'elle mêle à son histoire, et qui nous paraîtraient avec raison refroidir la passion, si nous pouvions supposer qu'elles se sont rencontrées sous la plume d'une ingénue.

Enfin, pour porter sur Marianne un jugement équitable, il ne faut voir en elle que ce que l'auteur lui-même a voulu faire, la plus exacte personnification de la femme du monde, au dix-huitième siècle, avec une raison mûrie par le malheur, et une qualité alors assez rare, le respect de son sexe, qui vient en aide à sa vertu bientôt exposée aux plus redoutables séductions.

On dirait que Marivaux s'est plu à les multiplier autour d'elle, pour lui ménager l'honneur d'y échapper. Elle avait retrouvé une mère dans la respectable sœur du curé ; la mort l'en prive ' presque subitement à Paris, où elles sont venues ensemble pour recueillir l'héritage d'un parent qui n'a laissé que des dettes, et la pauvre femme n'a que le temps, avant d'expirer, de recommander sa

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