V. LA VIE DE MARIANNE
chère pupille à un bon religieux. On lira toujours avec émotion les suprêmes conseils delà mourante, qui voit désormais cette malheureuse enfant, seule au monde, sans autres ressources que sa jeunesse et sa beauté, avantages pleins de dangers dans une ville où tout est à craindre.
C'est ici que commence véritablement pour notre héroïne cette série d'épreuves que l'auteur est si habile à faire naître des circonstances mêmes qui devraient nous rassurer. Mais Marianne est prête pour cette lutte laborieuse où elle va rencontrer tant de pièges tendus à sa vertu, et son caractère, tout en restant ce que nous le connaissons déjà, semblera grandir avec le péril.
Il y a certainement dans la destinée de Marianne, des situations très émouvantes, très dramatiques, et qui font beaucoup d'honneur à l'imagination de Marivaux. Cette auberge mal hantée, où elle reste sans défense et brusquement privée de son unique appui; ses instances si pressantes et si désolées auprès de l'honnête religieux pour sortir de ce repaire, où elle a déjà été volée, où elle craint pour son honneur et même pour sa vie ; les hésitations du Père Saint- Vincent, en se voyant chargé de la pauvre orpheline ; le choix qu'il fait, pour
la protéger, de ce M. de Climal, qu'il croit, dans sa candeur, un homme pieux et charitable, et qui n'est qu'un vieux libertin, sous le masque d'un dévot ; son installation chez la Dutour, femme qui songe plus à ses intérêts qu'à la vertu de sa pensionnaire ; sa rencontre à l'église, du noble Valville qui conçoit pour elle une vive passion bientôt partagée, et qui fera le tourment et le charme de sa vie; enfin, cette scène chez la Dutour, où Valville surprend son oncle aux pieds de Marianne ; le mépris hautain et non justifié de Valville pour celle qu'il a crue digne de son amour; le désespoir de celle-ci, qui se voit, bien qu'innocente, compromise aux yeux de son amant... que d'événements faits pour troubler et égarer une jeune fille brusquement transplantée d'un village ignoré dans cette grande capitale où « elle n'est attendue nulle part, où personne ne s'apercevra qu'elle lui manque. »
Dans cette suite d'aventures rapides, inattendues, qui naissent si naturellement d'autres aventures, il y a des beautés du premier ordre, des scènes du plus haut comique, si la réputation de la pauvre Marianne n'en devait pas souffrir ; des caractères fermes, soutenus, bien accusés, qui