‹ Marivaux, moralisteChapitre 5 sur 122 · I. — MONDE DE MARIVAUX · texte numérisé non relu

I. — MONDE DE MARIVAUX

« Bonjour, chevalier, disait l'un d'eux à son voisin. As-tu vu la marquise ? Je viens de l'apercevoir avec Lelio ; ils semblaient les meilleurs amis du monde. Je crois, en vérité, qu'elle l'a réconcilié avec l'amour. — Ah ! petit fripon, vous ne venez plus chez la duchesse ; c'est mal, mais du dernier mal. — Voilà nos gens courus, fêtés ; vous allez cent fois à leur porte; toujours en l'air ! — Sais-tu quelle pièce on donne ? Qu'en dit-on ? — Pour moi, je soupai hier en excellente compagnie. La comtesse de... en était. Ah! nous avions du vin exquis, et l'on en but... Le vieux comte s'enivra rapidement. Tu juges que sa femme n'en fut pas fâchée; elle est bonne personne... Où soupes-tu ce soir? Ah! tu fais le mystérieux ! Eh ! fi donc à ton âge ! (i) »

Du côté des femmes, la conversation, comme on le pense bien, ne languissait pas non plus. Il y avait surtout une certaine marquise, fort coquette, sans le vouloir paraître, et folle, disait-elle, de sincérité, qu'on se plaisait à laisser parler, tant elle mettait d'esprit et de malice dans ses réflexions. Ce soir-là c'était au prochain qu'elle en avait. Il

(i) Emprunté en partie au Paysan parvenu (Sixième partie, p. 378 ; édit. Garnier).

fallait entendre de quel ton dédaigneux et mordant elle drapait ceux qui l'étaient venus voir la veille, et qui n'avaient pas su lui plaire ! « J'ai le cœur, disait-elle, tout affadi de leurs sols discours. Que l'humanité est ridicule ! Que de vanité ! que de duperies, que de petitesse ! et tout cela, faute de sincérité de part et d'autre. » — Eh bien, dit Dorimène, faites-nous donc connaître quelquesuns de vos originaux. Quelle sorte de gens étaitce ? » — « Ah ! les sottes gens ! L'un était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, un fat, toujours agité du plaisir de se sentir fait comme il est. Il semblait dire à tout venant : Voyez mon enveloppe ; voilà l'attrait de tous les cœurs ; voilà la terreur des maris et des amants ; voilà l'écueil de toutes les sagesses. A côté de lui était une nouvelle mariée, d'environ trente ans, de ces visages d'un blanc fade, et qui font une physionomie longue et sotte, un visage qui, à dix ans, était antique. Elle prenait des airs enfantins; elle paraissait tout étonnée de la nouveauté de son état et toute confuse de son aventure. Elle me traitait comme une mère, moi qui suis plus jeune qu'elle. » — « Elle est à peu près votre aînée de deux ans, lui dit Madame Dorville. » — De près de trois, s'il

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