V. — LA VIE DE MARIANNE
près qu'Onuphre de la réalité. Il nous était connu bien avant que Marivaux nous l'eût montré, et nous l'avons souvent rencontré dans le monde. Il a même de plus sur le personnage de La Bruyère, l'avantage de parler et d'agir. C'est un acteur qui remplit très habilement son rôle, qui marche à sa conquête avec un art infini, mettant en œuvre les sophismes les plus spécieux et les mieux trouvés pour surprendre l'inexpérience et la bonne foi de celle dont il veut faire sa maîtresse.
Avec Onuphre, nous n'avons qu'un ensemble d'observations, recueillies à loisir, et présentées, il est vrai, avec beaucoup d'esprit et d'originalité ; mais il y manque l'action et la vie, qui demandent bien autrement de puissance d'invention qu'un simple portrait, si ingénieux qu'on le suppose.
Ce n'est pas sans raison que Marivaux a été si souvent comparé à l'immortel auteur des Caractères. Avec un style moins pur et moins châtié, moins travaillé peut-être, mais à coup sûr plus facile et tout aussi original, il a jeté dans ses œuvres des créations étincelantes d'esprit et de grâce, et qu'on reconnaît tout d'abord pour être échappées à la libéralité d'un prodigue et charmant génie.
La langue de La Bruyère est plus correcte, plus
sévère, même dans ses plus grands écarts. Elle se sent d'une époque où la solennité entre un peu partout, même dans les choses qui en sont le moins susceptibles ; mais elle n'est ni plus souple, ni plus riche, ni plus féconde que celle de Marivaux. •
Avec quelle audace heureuse notre auteur s'empare des tours de phrases, des locutions de la populace, et avec quel art il les prête à ses personnages ! Quel écrivain, depuis Molière, a mieux fait parler le peuple, personnifié dans la Dutour et le cocher de fiacre? Quelle vivacité dans ce dialogue ! Que d'images neuves et hardies ! Quel feu de métaphores heureuses, d'épithètes triviales, et tout ensemble, quel mélange habile de réflexions justes , de sentiments vulgaires , d'idées communes dans le langage de la lingère, dans cette jactance d'une verve éblouissante qui veut être de l'humanité, et qui n'est que l'expression mal dissimulée de l'intérêt personnel !
Comme Marivaux n'écrit que pour peindre, ses récits peuvent être longs et minutieux, sans cesser de nous intéresser. En moraliste pratique, il ne s'arrête pas à des abstractions : tout s'anime, tout respire dans son œuvre ; les réflexions mêmes de