‹ Marivaux, moralisteChapitre 43 sur 122 · V. LA VIE DE MARIANNE · texte numérisé non relu

V. LA VIE DE MARIANNE

Dans cette concession faite au mérite, aux dépens de la fortune et de la naissance, ne retrouvet-on pas la grande et constante pensée que Marivaux a mise tant de fois en action dans son théâtre, au point d'en faire l'âme et le fond de son œuvre, pensée libérale, s'il en fût jamais, qui place bien au-dessus des convenances sociales l'attrait invincible qui rapproche deux âmes honnêtes, séparées d'abord par leur condition ?

Cependant, comme si Madame de Miran se fût défiée de la fermeté de ses résolutions ; comme si elle eût craint de céder aux remontrances de sa famille, et aux conseils de ses amis, elle a soin de mettre dans ses intérêts, une femme qui joint à toutes les qualités d'un grand cœur, une âme forte, courageuse et résolue, Madame Dorsin, « une de ces âmes supérieures à tout événement, dont la hauteur et la dignité ne plient sous aucun accident humain, qui retrouvent toutes leurs ressources où les autres les perdent ; qui peuvent être affligées, jamais abattues ; qu'on admire dans leurs afflictions plus qu'on ne songe à les plaindre ; qui ont une tristesse froide et muette dans les plus grands chagrins, une gaieté toujours décente dans les plus grands sujets de joie. »

Telle était la femme que Madame de Miran associait à ses projets et l'amie véritable qu'elle donnait à Marianne, au moment où son courage allait être mis à de nouvelles épreuves, où les plus douloureux mécomptes allaient bouleverser les rêves d'un bonheur qui paraissait assuré.

Marivaux est admirable dans l'art de créer des contrastes et d'amener des situations imprévues qui changent de face le sort de ses personnages. Ils touchaient à une félicité inespérée, après avoir triomphé d'obstacles qu'on pouvait croire insurmontables, quand tout à coup un incident inattendu les plonge dans un abîme d'inquiétudes. Les causes nous en semblent d'abord toutes fortuites et inoffensives : ce n'est qu'un faible point noir qu'on aperçoit à peine et qu'on regarde sans appréhension ; puis, ce point noir grossit peu à peu et finit par prendre les proportions d'une tempête qui laisse l'âme anéantie et désolée.

Rappelons-nous la détresse de Marianne au mo~ ment où la mort vient de lui enlever la vénérable sœur du curé ; la protection intéressée de M. de Climal, qui bientôt expose sa vertu aux plus grands dangers ; son refus indigné d'avantages si chèrement payés ; son extrême dénuement après

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