‹ Marivaux, moralisteChapitre 44 sur 122 · V. LA VIE DE MARIANNE · texte numérisé non relu

V. LA VIE DE MARIANNE

sa résistance ; son désespoir, quand, n'en pouvant plus de la vie, elle demande à la prière de nouvelles forces contre les rigueurs de sa destinée ; enfin le secours providentiel qui s'offre à elle sous la figure d'une dame inconnue, qui sera Madame de Miran, désormais sa bienfaitrice, son ange consolateur, la mère qu'elle a deux fois perdue

Quelle suite de déceptions, que d'amères et poignantes péripéties, dans une existence qui ne fait que commencer!

Et c'est quand le malheur semble fatigué de poursuivre la pauvre orpheline; quand un avenir fortuné lui est promis; qu'un mois à peine la sépare d'une union honorable et tant désirée, qu'elle est coup sur coup frappée dans sa liberté, dans ses espérances et dans son amour !

Mais ne passons pas, sans l'admirer, sur la merveilleuse souplesse d'esprit de Marivaux. On le croyait fait seulement pour peindre les petites misères de la galanterie, et le voilà qui s'élève à des conceptions vraiment dramatiques, à des situations où le cœur tout entier est engagé.

Que reste-t-il à Marianne, secrètement enlevée de son couvent par ses persécuteurs et obligée par eux ou de renoncer éternellement au monde

QO MARIVAUX MORALISTE

ou de s'unir à un homme pour qui elle ne se sent que du mépris ? Il est difficile d'imaginer une plus cruelle alternative, lorsqu'enfin survient inopinément Madame de Miran avec son fils.

Le roman s'arrêterait là, à cette alliance si ardemment voulue, et enfin consentie par ceux mêmes qui ont tout fait pour l'empêcher, si par un de ces revirements de fortune que Marivaux tient toujours en réserve, et qui sont d'ailleurs dans la nature, la pauvre Marianne n'allait être atteinte dans son amour pour son cher Valville, qu'elle ne retrouve que pour le perdre une seconde fois. En vain elle nous conjure avec la certitude du fait accompli, de ne pas nous hâter de juger son amant : « Il ne m'a pas laissée pour toujours, dit-elle ; il n'est seulement qu'un peu rassasié du plaisir de m'aimer, pour en avoir trop pris d'abord, mais le goût lui en reviendra. »

Il semble qu'on devrait fermer le livre, après cette prédiction rétrospective, qui n'est, il est vrai, qu'un artifice de l'auteur, pour -donner à son œuvre un plus grand air de vérité. Cependant son héroïne ne cesse pas d'exciter en nous le plus vif intérêt. Nous ne voulons voir en elle qu'une infortunée, l'enfant que nous avons sui-

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