V. LA VIE DE MARIANNE
vie dans toutes ses épreuves, jusqu'au moment où le bonheur lui échappe encore une fois, et non cette Marianne devenue grande dame, et racontant son histoire avec l'expérience de l'âge et dans la sécurité d'une vie heureuse.
Enfin l'infidélité deValville nous intéresse encore à un autre point de vue : nous voulons savoir comment ce cœur, d'abord si vivement épris, passe tout à coup à la plus froide indifférence, et comment se fera le retour sur ce chemin si peu connu des amants ingrats. Mais ici encore, Marianne prend soin de nous rassurer, bien qu'alors elle ne le fût guère plus que le lecteur. « Je ne sais, ditelle, comment je résistai. »
Il faut que Marivaux soit bien sûr de son art pour ne pas craindre de diminuer notre sympathie en faveur du personnage principal, quand il nous annonce d'avance l'heureux dénouement de toutes ces aventures qui nous ont tant émus. C'est que, grâce à son merveilleux talent de conteur, à cette sensibilité pénétrante qu'on lui a trop refusée, il s'établit entre son héroïne et nous, une sorte de parenté du malheur.
Marianne n'est plus pour nous une étrangère ; c'est une de nos proches dont les infortunes nous
touchent autant que si nous les tenions de la bouche d'une mère ou d'une aïeule. Arrivée au port, après bien des naufrages, elle ne craint pas que le bonheur dont elle jouit nous fasse oublier qu'elle a été malheureuse, parce qu'elle sait que rien de sa vie passée ne nous est indifférent.
C'est de là que naît le véritable intérêt du roman, dans ce sentiment d'une compassion presque filiale que l'auteur a su nous inspirer pour Marianne. Comment dès lors ne point espérer ou craindre, aimer ou haïr avec elle ? Comment ne pas admirer ces belles âmes qui la consolent, qui l'encouragent et qui la sauvent, ou détester les traîtres qui conspirent contre son bonheur ?
Je ne sais s'il est arrivé à Marivaux d'être abusé par son art ; mais est-il un seul de ses lecteurs qui n'ait été frappé de la vérité de ses tableaux ; qui n'ait pris ses fictions pour la réalité ? Il anime toutes ses figures ; il excelle à leur prêter l'apparence de la vie. Il lui suffit de toucher à un personnage, pour qu'aussitôt nous ayons pour lui l'estime ou le mépris que l'auteur veut nous inspirer. Voyez l'officier, cette loyale figure de soldat, qui vient offrir son nom et sa fortune à Marianne, au moment où elle se croit pour tou-